Pérégrinations nocturnes…

Written by on 20 mars 2012 in Routarder - No comments

La nuit, Tunis regorge de bizarreries… qui transforment chaque sortie en odyssée urbaine. Retours d’expériences, en tous genres.

 

L'avenue Bourguiba, artère principale de la capitale tunisienne. (photo CFJ)

Fraîchement débarqué sur le sol tunisien, le groupe arpente l’imposante avenue Bourguiba, en quête d’une mousse bien méritée. Après une telle épopée, se désaltérer relève de l’évidence. Les complications inhérentes à la culture du pays nous apparaissent immédiatement lorsque, à la question banale et naïve de savoir où le houblon coule, le Tunisois nous pointe l’unique débit d’alcool de la zone, alors qu’une ribambelle de bistros orne les Champs-Élysées locaux. C’est làque nous rencontrons « le majordome », grand homme cachectique au faciès torturé et à la dentition approximative qui, tout droit sorti de la famille Adams, nous mène dans la taverne locale. Couloir exigu, rideaux sordides, pénombre exagérée et velours rouge évoquent certains lieux de détente à la clientèle masculine, dont chaque ville digne de ce nom recèle. La douzaine de blancs-becs déambule vers le bar, exige la bibine locale et va s’installer dans un recoin de la salle. La cherté du demi (6 dinars, soit 3 euros) confirme l’impression d’être dans un lieu de débauche.

Nous ne glisserons pas de dinars dans des strings à paillettes

Éclairés à la bougie, nous sirotons notre Celtia – la seule bière tunisienne – en attendant que des donzelles lascives viennent trémousser leurs atouts sur des podiums abjects. Mais, de girls, il ne sera point question. Stupeur chez les plumitifs, la scène est envahie par trois hommes qui, fagotés façon serveur, se saisissent d’instruments diaboliques qu’ils font hurler à nous en faire péter la caboche. Les enceintes sont presque sur la table, le son est saturé, l’ambiance digne d’une fanfare. La bière est vite avalée. Le vacarme insupportable a tôt fait d’altérer l’humeur joviale de la bande. Point d’obscénité dans cette antre, nous ne glisserons pas de dinars dans des strings à paillettes ; nous ne remplirons pas les poches d’un maquereau guenilleux ; nous ne cèderons pas aux turpitudes du chromosome Y. Nous fuyons la cacophonie de la piteuse alcôve. L’œil hagard et les oreilles sifflotantes, nous déambulons mollement vers notre sympathique destin. Il est temps de regagner nos pénates.

Pas d’œstrogène dans ce fumoir

Mercredi soir, 22 heures. Alors que les estomacs crient famine, les rues tunisiennes demeurent désespérément vides de toute animation nocturne. Au croisement d’une avenue figée dans le silence et d’une rue envahie par les chats de gouttière, une épicerie grossière éclaire le trottoir de ses lumières jaunâtres. Entre les canettes de Tropico et les paquets de cacahuètes, une armoire réfrigérée attire l’œil des curieux. Cadenassée et barricadée par une grille de fer rouillée, son contenu a de quoi surprendre. Des boissons apparemment alcoolisées aux noms les plus improbables et les plus exotiques qui virent du vert fluo au gris bizarre. Le vendeur et les passants s’épient mutuellement d’un regard méfiant. Pas de quoi s’arrêter : le contenu est louche, les prix astronomiques.

Trois rues désertes plus loin, de la musique sort d’un bâtiment vitré. A l’intérieur, un groupe de Tunisiens fait la conversation à sa bière, cigarette à la main. L’ambiance est tendue, le menu se résume à une ligne : Celtia. Pas d’œstrogène dans ce fumoir, la salle est balayée de regards inquisiteurs. Les noctambules se découragent, la soirée finira en petit comité.

Ils finiront au poste, embarqués par des policiers en civil

Minuit passé, la troupe n’a pas pensé à s’approvisionner suffisamment en boissons pour la soirée. Bien décidée à poursuivre les festivités, elle décide de rejoindre la rue de Marseille, persuadée d’y trouver un lieu habilité à vendre de l’alcool à cette heure tardive. La tâche n’est pas aisée. Chanceux, les fêtards atterrissent au Bleuet, un rade du centre-ville. Suivis par deux locaux visiblement très éméchés, ils parviennent à pénétrer le restaurant. La négociation s’entame avec les serveurs. Pour six bières et deux bouteilles de vin, il leur faudra débourser 50 dinars (25 euros). Un prix bien supérieur à celui du marché. Qu’importe : ils préfèrent payer et ne pas s’attarder sur les lieux. Les deux bougres rencontrés en chemin se font de plus en plus encombrants. L’un tente d’effleurer la seule fille de la troupe, qui ne tarde pas à s’éclipser derrière un de ses camarades. L’autre semble être plutôt attiré par le troisième garçon, auquel il tente maladroitement de voler un baiser. Ils finiront au poste, embarqués par des policiers en civil, jamais loin de ces rues quelque peu agitées.

Cette bière blonde et légère monopolise 98% du marché tunisien. (photo CFJ)

Trouver de l’alcool à Tunis est décidément une épreuve de force. Trouver de l’alcool à Tunis un vendredi, jour de la grande prière, relève du miracle. Armés de conseils prodigués par des informateurs avisés, nous sautons dans un taxi à l’heure du crépuscule et nous dirigeons vers La Marsa, une cité balnéaire située à vingt kilomètres au Nord de Tunis. A son entrée, entre deux bretelles d’autoroute, trône un édifice orné de néons lumineux, autour duquel fourmillent des centaines de voitures et d’individus pressés : l’hypermarché Carrefour, « la marque numéro 1 aux prix les plus bas toute l’année ».

Le lieu oscille entre l’étrange et le malsain

A l’intérieur, rien ne distingue le supermarché de ses confrères européens. Mais, à l’extrémité d’un interminable rayon longiligne, entre les dorades agglutinées, les saumons bouches bées et les côtes de porc halal, deux gorilles en chemise blanche se distinguent. Derrière eux, des battants en plastique dissimulent mal une petite alcôve sombre. L’un des vigiles peu amène nous demande nos papiers et nous offre un droit de passage pour la grotte des interdits, le café des délices, la caverne d’Ali Baba au rhum. Sorte d’appendice honteux et inavoué d’un centre commercial schizophrène, le lieu oscille entre l’étrange – des Africains subsahariens et des Européens font leurs emplettes en se regardant du coin de l’œil – et le malsain – la bouteille de whisky J&B coûte 115 dinars, soit près de 60 euros. C’est sous une lumière blafarde et au milieu d’une faune interlope que les produits sont choisis, le pêché prêt à consommer. L’ambiance est celle d’une maison close où le peuple accomplit son forfait, pétri d’excitation, tout en ayant peur de croiser le regard de son voisin, ou son propre reflet dans le verre déformant d’une Absolut Vodka. La culpabilité s’accroît encore un peu plus lorsque les bouteilles sont dégainées pour être payées, aux yeux de tous. Sans aucune pudeur. Un peu comme si, par malheur, vous vous retrouviez nu lors d’un séminaire avec les cadres de votre entreprise.

Avec le sentiment de crouler sous les huées, telle une rock star qui viendrait d’annuler son concert, nous nous engouffrons dans un taxi en nous accrochant très fort à nos sacs de provisions. L’hôtel est proche. Les effluves d’alcool se font déjà sentir.

Sur les murs, on devine les slogans délavés

Plus qu’un bar alternatif, le JFK est le repaire de la jeunesse communiste. Passé minuit, impossible d’accéder à l’endroit par la porte principale, fermée par une grille. Un seul moyen : traverser le hall de l’hôtel d’à-côté, puis emprunter quelques marches avant de pouvoir poser son coude sur le zinc. Sur les murs, on devine les slogans délavés : « non au capitalisme », « pas de guerre entre les peuples, pas d’égalité entre les classes ». Décoration sommaire, tables d’écoliers dispersées un peu partout, carcasses de bières, mégots : le désordre règne ici en maître. Le poste de télévision, niché dans un coin de la pièce, diffuse en boucle des documentaires de National Geographic. Derrière le comptoir, pas plus d’une dizaine de variétés d’alcools – de toute manière, tout le monde sirote de la « Celtia ». Au fond de la piaule, une porte s’ouvre sur un couloir sombre, qui conduit à l’arrière-salle. On découvre un vaste restaurant, avec ses nappes rouges et ses caisses entières de bouteilles vides empilées un peu partout.

La clientèle est jeune, un peu débraillée. Cheveux longs, barbes brunes, baskets à la mode et gilets assortis, les gaillards se ressemblent tous. Quelques filles sont attablées, visiblement à l’aise. A 2h du matin, le patron éteint toutes les lumières, avant d’empiler les tables dans un coin. Tout le monde traîne la patte, personne ne veut vraiment partir – le lieu est unique dans son genre et chacun sait qu’il sera difficile de continuer la soirée aussi sympathiquement. En arabe, le gérant interpelle un client, lui demande de l’aider à faire partir les gens. Sans succès. Il finit par s’agacer, élève le ton, attrape les retardataires par le col. L’atmosphère devient électrique. Tout le monde finit par se décider à quitter les lieux.

Direction la rue du Caire. Presque tout y est fermé. Les seuls rades encore ouverts débordent de monde. En bon noctambules, nous élaborons un plan : acheter quelques bières, puis rentrer les siroter chez nous, dans le confort douillet de notre hôtel. Au coin de la rue, les néons d’un bar éclairent encore le trottoir. C’est devant le bar du « Roi d’Espagne » que nos amis tunisiens, rencontrés un peu plus tôt dans la soirée, nous conduisent. Sur la chaussée, plusieurs hommes discutent bruyamment. Les videurs filtrent les allées et venues. Au sein du groupe, l’ambiance s’est refroidie : les visages sont fermés, nous ne sommes pas les bienvenus. Notre ami Najib décide d’entrer, pour tâter le terrain. Il en ressort quelques minutes plus tard, l’air interdit. « C’est trop tendu à l’intérieur. » Le plus intrépide des nôtres décide de suivre Najib, pour acheter quelques bouteilles, « à emporter s’il vous plaît ». Il a déjà été molesté par des salafistes, il ne risque plus grand chose.

Ici, on ne rit pas

A l’intérieur, les tables en bois sont dispersées. Il n’y a que des hommes, dans la force de l’âge. Les yeux de notre espion piquent, tant l’odeur de fumée est lourde. Au fond, un groupe de gaillards joue aux cartes, sirotant du pinard. Un air de raï rythme l’atmosphère, assourdi par le bruit des conversations. Ici, on ne rit pas. Lorsqu’on entre, le sentiment qu’une bagarre peut éclater à tout moment nous envahit. Les clients partagent plus leur ivresse qu’ils n’échangent des paroles. Ici et là, les soûlards observent notre camarade. Il y a des gueules cassées. Des cicatrices. Des édentés. Ils n’ont pas l’air d’avoir la vie facile.

Les serveurs, agressifs, bousculent les clients sans s’excuser. Ils servent du vin, de la bière et autres bourrah aux assoiffées attablés. Nichée dans un coin, une petite alcôve fait office de caisse. C’est là que deux hommes trapus comptent les billets empochés dans la soirée. Notre journaliste entre. Les colosses lui jettent plusieurs regards furtifs. « Il est avec moi », s’empresse de préciser Najib. La commande enfin passée, les deux soiffards repartent avec dix Celtia et vingt dinars en moins dans les poches. En se dirigeant vers la porte, un homme bloque le chemin. Le genre de gars qu’on n’aimerait pas rencontrer la nuit, dans une ruelle mal éclairée. Il a la gueule balafrée et ce quelque chose dans le regard qu’ont en commun les anciens prisonniers. Najib s’interpose : mieux vaut le laisser passer devant, sans s’interposer.

Ceux qui n’ont pas pu entrer – filles et étrangers – attendent discrètement sous les fenêtres. Curieux, ils jettent un coup d’œil par la porte. Le serveur ne tarde pas à refermer brutalement, l’air suspicieux. « C’est toujours comme ça le samedi, confient les Tunisiens présents. Nous, les jeunes artistes, on vient parfois ici, en début de semaine. Et encore, ils nous mettent dans un coin de la salle, à l’écart des autres clients. Il arrive que la situation dégénère. Les gens qui fréquentent ce type d’endroit peuvent être très agressifs ». Dix minutes de négociation plus tard, ceux qui se sont risqués à pénétrer dans le bar ressortent, des sacs noirs remplis de canettes de Celtia aux mains. Mission accomplie. Tout le monde s’engouffre dans un taxi, satisfait de ne pas rentrer les mains vides.

A l’aube, nous chanterons avec le muezzin.

Daphnée BREYTENBACH, Axel CADIEUX, Julien MUCCHIELLI, Maxime POPOV et Hicham RAMI

 

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