Les derniers juifs de Tunisie

Written by on 16 mars 2012 in Voter - 2 Comments

En 1948, les juifs tunisiens étaient 120 000. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 1 500. Récit d’une disparition annoncée, que la montée des salafistes ne freine pas.

La maison de retraite juive de La Goulette ( Photo CFJ / N.F.)

A Tunis, dans les années 1950, la quartier de La Goulette était le vivier de la communauté juive. Depuis, la diaspora a déserté les rues. Les derniers juifs se sont repliés autour de l’avenue Franklin-Roosevelt, entre les restaurants hallal et les enseignes italiennes.

Le vaste bâtiment du Centre juif pour personnes âgées est surveillé 24h/24 par des gardes de l’ État tunisien. Le décor est fastueux, les âmes grises. Les vieillards déambulent en fauteuil roulant sur le sol frappé de l’étoile de David. Les vingt-huit résidents sont tous juifs. « Ils étaient près du double il y a encore quelques années », se souvient Yasmina, intendante depuis 35 ans. « Beaucoup sont décédés, les autres ont suivi leur famille partie en exil. » Israël, la France ou les États-Unis sont leurs terres d’accueil.

On ne dénombre plus que 1 500 juifs au pays du jasmin. Les deux tiers sont confinés à Djerba. Onze synagogues quadrillent aujourd’hui la petite île. Du côté de la capitale, 100 à 200 personnes peuplent la communauté et préservent les trois lieux de cultes qui subsistent. Sinon, plus rien, ou presque ; seules quelques familles dispersées ça et là dans le pays. À Nabeul, les fidèles ont déserté, mais un gardien surveille toujours la synagogue. Ailleurs, des dizaines d’autres ont été abandonnées.

Une longue histoire

« Les juifs sont dans le pays depuis plus de 2000 ans, rappelle Daniel Cohen, l’un des deux derniers rabbins de Tunis. Ils étaient  bien avant larrivée des musulmans. » Mais, en un demi-siècle, les choses ont changé et les juifs sont partis.

La création de l’État d’Israël, en 1948, et l’indépendance de la Tunisie, en 1956, marquent les deux premières vagues d’émigration. En 1961, environ 70 000 juifs ont déjà quitté le pays. Puis vint la Guerre des Six jours, en 1967. La victoire israélienne provoque d’importantes émeutes antisémites. « La communauté juive a été extrêmement bouleversée par ces événementsLes boutiques tenues par des juifs étaient marquées dune étoile de David », raconte Sonia Fellouss, chercheuse au CNRS, chargée de l’inventaire du patrimoine juif. A Tunis, la Grande synagogue est saccagée. Plus de 7 000 juifs quittent le pays pour la France, les autres partent pour Israël. La communauté se réduit alors à 2 000 âmes.

La Grande synagogue de Tunis. (photo CFJ/M.E.)

Sous Ben Ali (1987-2011), les relations avec le pouvoir sont ambiguës. Pendant 23 ans, le dictateur assure la sécurité de la communauté et, en retour, celle-ci lui témoigne un soutient discret. « Ouiles juifs étaient protégés par Ben Alimais avaient-ils le choix ? » s’interroge Sonia Fellouss. Cest le propre de chaque minorité de vouloir rester proche du pouvoirpour assurer ses intérêts. »
Le rabbin Cohen considère quant à lui que, « si Ben Ali a protégé les juifscest avant tout pour sassurer les bonnes grâces des Occidentaux ».

Aujourd’hui encore, certains avouent regretter les années Ben Ali. « Le jour  il est partijai beaucoup pleuré », confie Samuel, 20 ans, à la sortie de l’office du Shabbat. Ils ne sont plus qu’une vingtaine à se réunir chaque samedi dans une annexe de la Grande synagogue de Tunis. A l’entrée de la petite pièce, les kippas s’amoncellent dans une corbeille. Les chants hébraïques résonnent entre les murs défraîchis. L’immense salle principale, désespérément vide, n’est utilisée qu’une fois par an, pour Kippour.

Depuis le 14 janvier 2011, une relative méfiance s’est instaurée vis-à-vis du nouveau régime : « Comme tous les Tunisiens, nous observons avec crainte la situation politique et sociale de l’après Révolution », constate Samuel. « L’ambition du parti Ennahdha de créer un pays islamique et d’instaurer la charia dans le droit tunisien n’est pas compatible avec notre statut. » D’ici trois ans, il quittera le pays. Il en est maintenant convaincu.

Devoir de mémoire

Le 5 janvier 2012, la venue du chef du Hamas, Ismael Haniyeh à l’aéroport de Tunis avait fait craindre le pire. Les « morts aux juifs », scandés par quelques islamistes dans la foule, avaient été immédiatement condamnés par le gouvernement tunisien. « Ces évènements sont exceptionnels », précise Essid Kamarl, adjoint du ministre des Affaires religieuses. « Les juifs tunisiens vivent en harmonie dans notre pays aux côtés des musulmans et des catholiques. Nous sommes profondément fiers de cette communauté qui fait partie de notre histoire.»

La disparition de la communauté juive de Tunisie semble une évidence. Les jeunes veulent partir, les anciens vont mourir ici. « Ceux qui restent le font pour des raisons purement affectivesde lordre de lirrationnel, analyse Sonia Fellouss, la communauté a déjà disparu et la Révolution ny changera rien. » Pourtant, au ministère, on est plus optimiste : « Les juifs de la diaspora reviendront, dans deux ou trois anslorsque la Tunisie sera stabilisée. »

Gilles Jacob Lellouche, président de l'association Dar el dhekra. (photo CFJ / N.F.)

En attendant, certains membres de la communauté essayent de sauver ce qui peut encore l’être. Gilles-Jacob Lellouche est de ceux-là. Artiste peintre, il est également gérant du dernier restaurant käsher du pays, Mamie Lily, à La Goulette. Au lendemain de la Révolution, Gilles fonde l’association Dar el dhekra avec la mission de « préserver le patrimoine judéo-tunisien ». Organiser des conférences, éditer des ouvrages, créer un musée… Dar el dhekra veut sauvegarder une identité qui disparaît. Récemment, à la demande de l’association, le gouvernement a accepté d’instaurer une journée dédiée au patrimoine juif. Petite victoire face à l’immensité de la tâche. « Nous sommes des Don Quichotte », s’amuse Gilles-Jacob.

« Il faut entretenir cette mémoire pour les Tunisiens et pour le monde arabeSans quoi, ce dernier se renfermera sur lui-même » explique Sonia Fellouss. Le principal objectif de l’association : introduire l’histoire juive dans les manuels scolaires. « Ce patrimoine nappartient pas quaux juifsil appartient à tous les Tunisiens », veut croire Gilles-Jacob. Raconter leur histoire à des musulmans, voilà sûrement le dernier vœu des juifs de Tunisie.

Mathilde ENTHOVEN, Nicolas FELDMANN et Félix UHEL

2 Comments on "Les derniers juifs de Tunisie"

  1. Anonyme 24 mars 2012 à 20 h 06 min · Répondre

    rendons hommage a ces chers Don Quichotte…qui défendent avec lucidité, humour et ferveur un patrimoine millénaire!
    Mais notons que la chère Tunisie durant ces quelques cinquante années est devenue monochrome..Italiens, français, ne sont plus guère là, seuls leurs fantômes et une nostalgie des plus de soixante ans.prolonge leurs souvenirs..
    et la Tunisie est loin d’être le seul pays d’Orient et du Moyen Orient qui se vide, souvent dans les larmes et le sang, de certains de ces plus anciennes communautés..
    je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’un progrès de l’humanité… pas sûr du tout, heureusement qu’il y a les nuages, les merveilleux nuages..
    amitié du capitaine!

  2. omar kaidi 12 juin 2012 à 19 h 47 min · Répondre

    la Tunisie a été tout au long de son histoire multireligieuse,multiéthnique,terre d’accueil et d’échanges.Les Juifs y sont des vrais autochtones et ne viennent pas du Proche Orient comme veulent le faire croire les propagandes sionistes et salafistes!(voir l’excellent ouvrage de Shlomo Sand « comment le peuple juif fut inventé ». Pour l’avenir j’ai beaucoup d’inquiétude avec la montée des intégristes(Nahdha et cie!).Comment préserver la Tunisie de ces périls?

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