Islamic show à la sauce capitaliste

Written by on 16 mars 2012 in Rencontrer, S'étonner - No comments

Dimanche 11 mars, le prédicateur égyptien Amr Khaled était au Palais des sports de Tunis, pour un gala organisé au profit des orphelins tunisiens. A cette occasion, ce prédicateur télégénique, que le Time Magazine classe comme l’un des hommes les plus influents au monde, a fait l’éloge de l’effort et du dépassement de soit.

Sur la scène du Palais des sports, Amr Khaled explique comment changer une ampoule. (photo CFJ / J.S.P.)

Un petit garçon est sagement assis au beau milieu de la scène, sept mille paires d’yeux braqués sur lui. Il balance ses chaussures bateau sous sa chaise pendant qu’on le présente. Mohamed Amine a sept ans. A la demande, il récite de sa voix d’ange l’un des 6200 versets du Coran, qu’il connaît entièrement par cœur. Puis deux chanteurs traditionnels chauffent l’ambiance.

La salle cherche indiscutablement des moments de communion. L’hymne national tunisien est repris plusieurs fois, avec ferveur, par les sept mille personnes debout et agitant des petits drapeaux. Le maître de cérémonie est interrompu à plusieurs reprise par des slogans qui rappellent pourquoi tout le monde est ici : « Le peuple tunisien est musulman !» ou « Allah O Akbar ! »…

« Phénomène religieux le plus important de ces dix dernières années »

Mais, en cette après-midi pluvieuse, les Tunisois, venus en famille au Palais des sports de la ville, ne sont là ni pour le petit Mohamed, ni pour les deux crooners orientaux. Il sont venus à l’appel de Tunisia Charity – qui consacrera tous les bénéfices de l’événement à la cause des orphelins – écouter la prêche de Amr Khaled, un riche prédicateur égyptien. Un homme que le Cairo Times a qualifié de « phénomène religieux le plus important de ces dix dernières années dans le pays ».

Amr Khaled entre sur scène. Comme une rock star, en costume cravate, il est accueilli par les cris du public. Il a appris à sourire et ça se voit. Cet enfant de la bourgeoisie égyptienne était un parfait inconnu au début des années 2000. C’est aujourd’hui le prédicateur le plus populaire du monde musulman. Son succès, il le doit à des talk-show islamiques qui rencontrent une très large audience depuis 2004, bien au-delà des frontières de l’Egypte. En direct à la télévision, il s’intéresse au quotidien des téléspectateurs et répond à leurs questions de manière très libre.

Avec lui, l’islam est chic et populaire à la fois. Son credo : « Réconcilier la religion et la vie », est certainement une des clés de sa popularité auprès des riches, des jeunes. Ceux-là, il veut les déculpabiliser et leur permettre de réconcilier leur mode de vie avec la religion. Pour autant, le prédicateur semble toucher toutes les couches de la société.

Dans le public de la Coupole d’El Menzah, les ouvriers se mêlent aux midinettes et aux maillots de foot. Ils s’adressent à la population dans un arabe simple. Larbi, séduit par son discours, confirme qu’il « est facile à comprendre » lorsqu’il parle de l’islam, dans un style plus proche des show TV que des prêches de la mosquées.

Fini les islamistes, les salafistes et autres barbus. La suite ressemble à un one man show sauce politico-religieuse. Un peu à la manière de l’évangéliste Billy Graham, il alterne les leçons de morale et les blagues bien senties, interagit avec son auditoire et donne des exemples concrets.

Filmé par des centaines de téléphones portables

Filmé par des centaines de téléphone portable, il demande une bouteille au public, la vide sur la scène et l’écrase d’une main. « Vous voyez, elle ne reprend pas sa forme originelle. Un bon musulman doit être comme une balle de tennis qui retrouve sa forme quand elle a été écrasée. » Le public rit. Par cette métaphore, Amr Khaled invite les musulmans à rester ce qu’ils sont, malgré la pression de la modernité.

L’ancien membre des Frères musulmans (parti islamiste égyptien) ne cache pas, la dimension stratégique de cette nouvelle approche de la prédication. A l’heure de la mondialisation, il souhaite articuler la diffusion de l’islam autour des principes de l’entreprise. Une religion qui ne se diffuse plus par le Jihad armé, mais par des show comme celui-ci, ou des campagnes de communications.

Le plus fortuné des prédicateurs musulmans

Amr Khaled appelle les Tunisiens à s’unir pour redresser le pays. « Il faut se bouger. Il ne faut pas attendre que le gouvernement vous mette le pain dans la bouche. » Ne pas compter sur les aides sociales en somme. Une sorte de « travailler plus pour gagner plus », adapté à la religion. Le plus fortuné des prédicateurs musulmans, selon un classement Forbes de 2008, semble avoir adapté ce discours à lui-même. Il a tout d’un « self made man » qui a usé et abusé d’une approche capitaliste dans la diffusion de ses idées et la vente de ses produits dérivés.

D’ailleurs, derrière ce style très occidental, il cache un profond conservatisme moral. Il affirme que le port du voile est « une obligation » pour sauvegarder l’intégrité de la femme et de la société et rappelle volontiers que le mot islam voulant dire « soumission aux mots de Dieu ». Les musulmans doivent obéir aux préceptes divins même s’ils ne les comprennent pas.

Julien de SAINT PHALLE

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