Des orthodoxes en terre d’islam

Written by on 16 mars 2012 in Rencontrer - Commentaires fermés

Très peu d’orthodoxes vivent sur le sol tunisien. Ceux qui ont posé bagage à Tunis viennent se recueillir chez le père Dmitri, qui lit la liturgie en russe, ou chez son acolyte le père Alexis, à la tête de la paroisse grecque. Les deux hommes d’Eglise posent un regard d’espoir sur l’avenir du pays.

Père Dmitri Netsvetaev est arrivé en Tunisie le 3 juillet 1992, il a donc vécu 19 ans sous le régime de Ben Ali. (photo CFJ/M.E.)

Il est rare de croiser des orthodoxes dans les rues de Tunis. Pourtant, leurs églises ne passent pas inaperçues. A deux pas l’une de l’autre, on les reconnaît de loin – les coupoles bleu lavande de la paroisse russe de la Résurrection ne trompent personne. Chez les Hellènes, ce sont les deux drapeaux des nations méditerranéennes qui flottent fièrement, côte à côte. « Une marque de respect pour le pays qui nous accueille », nous explique le père Alexis. La communauté russe compte près de 3000 ressortissants en Tunisie. Les Grecs, quant à eux, ne dépassent pas la centaine. Ces deux communautés vivent en partie à huis-clos, mais semblent à l’aide dans leur position de minorité en pays musulman. Entretien croisé avec Père Dmitri et Père Alexis, respectivement popes des Eglises russe et grecque de Tunis.

« Y a-t-il beaucoup d’orthodoxes en Tunisie ?

Père Dmitri (pope de l’Eglise russe) : La communauté orthodoxe russe compte beaucoup de croyants, mais ceux qui visitent régulièrement l’église sont moins nombreux : un peu plus de 70 personnes. A Pâques, la fréquentation explose. Il nous est arrivé d’accueillir jusqu’à 600 fidèles. La moitié d’entre eux a dû attendre dehors ! Il y a des Bulgares, des Roumains, des Serbes et même des Coptes d’Egypte, arrivés en Tunisie après la Révolution du papyrus.

Père Alexis (pope de l’Eglise grecque) : En Tunisie, il n’y a qu’une centaine de Grecs. Pour la plupart, ce sont des hommes d’affaires. Les orthodoxes sont peu nombreux, de manière générale. Lors des offices du vendredi et du dimanche, certains Égyptiens viennent aussi, et je lis parfois la liturgie avec le père Dmitri. De toute manière, en Tunisie, nous ne représentons pas des Eglises nationales, nous raisonnons plutôt en termes de communauté orthodoxe.

Où êtiez-vous, le 14 janvier,  jour de la Révolution ?

Père Dmitri : Mon épouse et moi n’étions pas en Tunisie. Nos enfants, eux, étaient restés à Tunis. Nous avons pris peur. Alors que tout le monde cherchait à quitter le pays, nous étions les seuls à vouloir y retourner ! Dieu merci, tout s’est bien passé et personne n’a porté atteinte à l’église. Nous avions de bonnes relations avec l’ancien régime, car il traitait bien les étrangers. Mais s’il se comportait mal avec ses citoyens, alors il a mérité d’être renversé.

Père Alexis : Les manifestations se sont déroulées juste en face de chez nous ! (l’église grecque est à deux pas de l’Avenue Bourguiba). Ce jour là, nous nous sommes vus dans un avion qui risquait de s’écraser. Il n’y avait plus aucun policier, nous étions entre les mains de Dieu. Après la Révolution, j’ai fermé l’église pendant un mois, par souci de sécurité. Mais tout s’est bien passé. Il n’y a pas eu de violence à notre égard, ni contre aucune mosquée ou synagogue.

Père Alexis lit la liturgie à l'église grecque de Tunis, à deux pas de l'avenue Bourguiba, depuis 2004. (photo CFJ/M.P.)

Quelles relations entretenez-vous avec l’islam ?

Père Dmitri : Jusque-là, l’arrivée du nouveau gouvernement nous a été bénéfique. En 1994, la propriété de notre église nous avait été enlevée par l’État. Le 23 février 2012, j’ai rencontré Moncef Marzouki, qui a promis de nous la rendre. Nos relations avec les musulmans sont bonnes, mais il y a eu quelques excès : en octobre, la section russe du cimetière chrétien de Bourgel a été profanée et une icône a été endommagée. Ennahdha (le parti au pouvoir) nous a répondu que c’était un acte isolé perpétré par des hooligans, et qu’ils tenaient à maintenir des relations cordiales avec les non-musulmans. C’est ce que nous souhaitons aussi. Les salafistes, bien entendu, sont un danger, mais nous espérons que la paix perdurera.

Père Alexis : La Tunisie a toujours été un pays de respect. Ce n’est pas comme en Égypte : ici, nous ne nous sentons pas menacé. Il n’est pas question de convertir les Tunisiens, il faut respecter le Coran. A l’époque, le président Ben Ali était très loin de la religion, qu’elle soit chrétienne ou musulmane. Nous allons bientôt rencontrer le nouveau ministre des Affaires religieuses. J’espère que le dialogue sera fructueux.

Etes-vous optimiste pour l’avenir du pays ?

Père Dmitri : Les problèmes de la Tunisie actuelle ne sont pas perceptibles du premier coup d’œil : les magasins sont pleins, il n’y a pas de pénurie des produits de base. Les gens sont effrayés parce qu’on leur répète qu’il n’y a plus d’argent dans les caisses, que les salaires vont baisser et que les pensions seront amputées. Il n’y a pas de véritable stabilité politique. Il faut que le pays puisse se développer et que le tourisme reprenne. Je suis persuadé que nous vivons actuellement une période de transition et que tout finira par s’arranger.

Père Alexis : Je suis optimiste, mais sur le long terme. Il faut être patient. Bien sûr, les Tunisiens voudraient que les évolutions soient déjà visibles. Sous Ben Ali, la vie des étrangers était simple : Tunis était une vitrine lisse et propre. Aujourd’hui, la réalité des quartiers populaires est revenue au cœur de Tunis. Et c’est tant mieux. »

Daphnée BREYTENBACH et Maxime POPOV

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