Quand l’ULT n’était plus libre

Written by on 15 mars 2012 in Apprendre, S'étonner - No comments

En 2009, l’Université libre de Tunis (ULT) a été placée sous tutelle de l’État. Un moyen pour le clan Ben Ali de maîtriser un établissement trop privé à son goût.

En 2009, l'Université libre de Tunis (ULT) a été placée sous tutelle de l'État. (photo CFJ/ S.L.).

Un billard, un studio radio et une buvette. Au sous-sol de l’Université libre de Tunis (ULT), rien ne laisse entrevoir le passé perturbé de l’établissement. « En 2009, on a été mis sous tutelle de l’État pour une durée initiale de trois ans, se rappelle Medhi Bouebdelli, son directeur. Il était interdit de recruter de nouveaux étudiants. Ils voulaient nous rendre les clés d’un établissement vide. »

Medhi Bouebdelli, directeur de l'ULT créée par son père Mohamed, en 1973. (photo CFJ/T.C.).

La faute à un livre publié par Mohamed Bouebdelli*, fondateur de l’ULT et père de l’actuel directeur, qui a déplu au pouvoir. Mohamed Boubdelli a créé l’ULT en 1973, qui comptait à l’époque 10 étudiants. « L’ULT était une pionnière en tant qu’établissement privé », précise son fils. La Tunisie en compte aujourd’hui 35.

Ce n’est qu’en 2000 que l’établissement obtient officiellement son statut d’université. Sous Ben Ali, tous les prétextes sont bons pour évincer les Bouebdelli du paysage éducatif. En 2007, ils sont sommés de fermer le Lycée français Louis Pasteur. Pourquoi ? Leïla Trabelsi, l’ex-première dame, avait ouvert une école concurrente. En 2009, c’est donc l’ULT qui passe aux mains de l’Etat. « On les gênait : on était un peu la mouche qui n’arrêtait pas de bourdonner. »

Le black-out

« A la place de mes diplômes là-bas sur le mur, il y avait les photos de l’ancien président », montre Medhi Bouebdelli, dans son bureau de l’université. Dans la salle des profs de l’ULT, Rym Benhaj, professeure de physique se souvient : « Ce qui a été frappant, c’est qu’avant cette mise sous tutelle, c’était assez informatisé, on communiquait par mail… Quand l’État est arrivé, c’était le black-out total : la bureaucratie à fond. » Mouna Sammoud, professeure d’informatique, renchérit : « C’est devenu très rigide pour la prise de décision. Si on demandait quelque chose, on attendait longtemps pour avoir une réponse, souvent négative. »

Au delà des considérations pratiques, c’est aussi une pression psychologique que subissaient profs et élèves. « On avait peur de l’administration. Personnellement, je communiquais avec M. Bouebdelli par mail. Et pas avec ma boîte professionnelle. » Rym Benhaj raconte le stress : « Il fallait rassurer les élèves alors que, même nous, on pensait que l’ULT allait fermer. »

On criait tous « Dégage ! Dégage ! »

Après un an loin du fauteuil de directeur, Medhi Bouebdelli réintègre son poste, le 25 janvier 2011, onze jours après la Révolution. Ghassen Moalla, étudiant, était dans le hall de l’ULT quand le directeur provisoire a été mis à la porte : « On a fait un sit-in. Il y avait des étudiants partout : au rez-de-chaussée, aux premier et deuxième étage. On criait tous « Dégage ! Dégage ! », le mot à la mode en janvier 2011. On chantait l’hymne national. On sentait qu’on pouvait s’exprimer. »

Aujourd’hui, l’ULT compte environ 1000 étudiants. « On a perdu 50 % de nos effectifs », déplore Medhi Bouebdelli. Pour Adel Sghaïn, le magasinier de l’ULT, c’est autre chose qui a changé : « Avec la Révolution, les étudiants sont maintenant libres d’être dissipés. »

Tiphaine CREZE

*Le jour où j’ai réalisé que la Tunisie n’était plus un pays de liberté

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