Marouane, tatoueur clandestin

Written by on 15 mars 2012 in Rencontrer, Travailler - No comments

Il est tatoueur dans la banlieue de Tunis depuis quatre ans. Mais, face aux menaces des salafistes, Marouane Sfaxi se bat pour poursuivre son activité. Nous l’avons rencontré dans son atelier clandestin. 

Marouane Sfaxi et son chat Titcha. (Photo CFJ / C-H.G.)

Un homme est assis au milieu d’une chambre éclairée au néon, le dos nu. Le bruit qui lui caresse l’épaule rappelle celui d’un cabinet dentaire. Mais ici, derrière les rails de la station Hammam Chat, la roulette est aiguisée et jette de l’encre au rythme du poignet de Marouane, jeune Tunisien de 27 ans. Sous la danse de son aiguille, un prénom se dessine : « Khalid », apparaît progressivement sur l’omoplate de son client, un membre de la garde républicaine qui souhaite garder l’anonymat. « C’est un hommage à son père, mort il y a quelques jours », chuchote Marouane, tatoueur, qui exerce clandestinement depuis plusieurs mois dans cette maison du quartier résidentiel de la banlieue sud de Tunis. Un abri plutôt chic dont les pièces trop vides trahissent ses allures d’atelier de fortune.

La date du 14 janvier 2011 fait fureur

Depuis le départ de Ben Ali, de plus en plus de Tunisiens font appel à ses services. Calligraphies, motifs berbères et codes barres… La date du 14 janvier 2011 fait fureur. Au poignet ou à la cheville, les huit chiffres s’étalent comme la marque d’une révolte populaire que personne ne veut oublier. « Même les étrangers se sentent concernés, soulève Marouane Sfaxi. Juste après la Révolution, deux Italiennes sont venues se faire tatouer, elles disaient vouloir garder une trace d’un processus qu’elles avaient vu défiler sous leurs yeux. » L’Italie, la France, l’Espagne et le Canada…  Ce voyageur, bonnet vissé sur la tête et aiguille à la main, a parcouru de nombreux pays pour apprendre, enseigner, transmettre et exercer son métier : le tatouage.

Son coup de patte est né à l’école des Beaux-Arts à Paris, son prosélytisme artistique en Espagne, sa passion d’exercer au Canada. Mais, après quelques années, elle pourrait mourir ici, en Tunisie.

Il y a quatre ans, il a voulu rentrer à Tunis pour exercer son art. Militant de l’esthétique, Marouane voulait absolument tatouer dans un pays musulman : « C’était important pour moi de revenir ici en Tunisie, je voulais faire partager mon travail. »

Sa plus belle réalisation ? Des griffes d’aigle sur le dos d’un footballeur. « Le match suivant, il a marqué ! »

Un an après la Révolution, il pense tout de même repartir en Europe : « Je ressens comme un retour au Moyen-âge, la Tunisie n’a plus rien à m’apporter. » Son regard noir traduit la peur du lendemain. Comme de nombreux artistes de la génération underground, née dans la douleur de la dictature de Ben Ali, il est inquiet pour lui et pour l’avenir, politique, religieux et culturel du pays. Alors, il expose le slogan tatoué sur son avant-bras comme un pense-bête : Live life with no regrets. Et il jette des phrases : « Je déteste le rap tunisien, c’est bien trop commercial » ; « les femmes qui portent le niqab, moi, ça me choque » ; « j’en ai marre des gens qui me demandent systématiquement le prix en premier, ils oublient que c’est avant tout une oeuvre artistique et non un produit commercial ».

Un peu désabusé, un peu fatigué, Marouane fait de son blaz « Golden tatoueur » une fierté personnelle. « Mes tatouages évoluent, j’aime la technique, et j’aime que les clients l’apprécient. » Audacieux et exigeant, il conseille à chaque fois, convainc le plus souvent. « 80% des gens changent d’avis après m’avoir parlé. » Jeux de lumières et d’ombrages, créations 3D et délicates pirouettes de son aiguille sur la peau, « c’est là que je prends mon kiff », admet-il. Sa plus belle réalisation ? Des griffes d’aigle sur le dos d’un footballeur. « Un défenseur, précise Marouane, le match suivant, il a marqué ! »

Son chat Chicha dans les bras, il rappelle que le tatouage fait partie des traditions tunisiennes. « Lorsqu’une fille allait se marier, si sa famille n’avait pas assez d’argent, on lui tatouait des bijoux sur le corps au lieu de lui acheter. » Le tatouage fait figure de mauvaise herbe au regard de certains, mais Marouane, artiste en sursis, bataille encore pour que ses racines anciennes restent indélébiles.

Pauline JACOT et Violette SAUVAGE
Photos et diaporama : Charles-Henry GROULT

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