Le mariage coutumier, une histoire de culte

Written by on 15 mars 2012 in Rencontrer, S'étonner - 1 Comment

Depuis la chute de Ben Ali, on assiste à une libération des mœurs. Même chez les salafistes, ces partisans d’un Islam radical, la question du sexe se pose. Leur réponse ? Le mariage coutumier, sorte d’union libre. Une manière de consommer sous le voile du hallal.

A la Manouba, certains jeunes couples choisissent cette « union ». (Photo CFJ / D.B.)

« Le mariage coutumier s’inscrit dans le cadre des libertés personnelles ; la femme est libre de choisir la forme d’engagement qui lui convient. » Cette déclaration de la ministre de la Femme tunisienne, Sihem Badi, a récemment provoqué un véritable tollé dans le pays. Illégal au regard de la loi, le mariage coutumier – ou « Orfi » – consiste en un contrat signé entre un homme et une femme, en présence de témoins. Conclus dans le secret, il se propage dans les universités tunisiennes, sous l’influence des jeunes salafistes. Si Sihem Badi n’a pas tardé à se rétracter, affirmant que le « phénomène qui est en train de se propager dans les universités n’a pas de fondement, ni sur le plan religieux, ni sur le plan juridique », les jeunes croyants défendent quant à eux la validité religieuse de ce type d’union. Plus qu’une affaire de foi, l’Orfi pose le problème de la sexualité des jeunes dans une société tunisienne en pleine transition.

C’est à l’Université de la Manouba que cette union semble avoir trouvé le plus d’adeptes. Et pour cause : les salafistes y sont plus nombreux, et surtout plus militants, à en croire les récents évènements. Les adeptes de ce type d’union affirment que ce « mariage » respecte les codes de l’Islam et permet à deux jeunes qui n’auraient pas les moyens financiers de se marier traditionnellement de consommer leur union sous le voile du halal. Une solution pour ceux qui ne souhaitent pas refréner leurs désirs, sans pour autant contrarier les mœurs et la religion.

Le code du statut personnel tunisien ne reconnaît pourtant pas cette forme d’union – ses détracteurs rappellent qu’elle n’est en rien identique au mariage « Orfi » traditionnel, et qu’elle n’apparaît nulle part, ni dans la Charia, ni dans les préceptes du sunnisme.

« C’est très dangereux pour les filles. Si elles ont des enfants, elles n’ont aucun droit »

Dans les allées où déambulent les 26 000 étudiants de la faculté de la Manouba, le sujet paraît tabou : « Le mariage orfi ? Jamais entendu parler », « je ne connais pas », prétendent certains. En insistant un peu, les langues se délient. Leïla et Najet – hijab pour la première, jean-baskets pour la seconde –  acceptent de témoigner discrètement : « Ce n’est pas notre islam, c’est l’interprétation qu’en font les salafistes. En plus, c’est très dangereux pour les filles. Par exemple, si elles ont des enfants, elles n’ont aucun droit », expliquent-elles. Et d’ajouter : « Ce n’est qu’une histoire de sexe. » Un peu plus loin, un groupe de jeunes garçons semble moins catégorique : « Ce n’est pas pour l’argent, c’est pour la religion. Ça prend du temps de se marier. Si tu veux vraiment quelque chose, il faut le faire tout de suite. Ça permet de satisfaire ses besoins. »

 

S'il est difficile de le quantifier, le mariage coutumier - ou « Orfi » - semble se répandre. (photo CFJ / M.E.)

 

« Ce sont les étudiants salafistes qui pratiquent cette union, que je refuse de qualifier de mariage. Il s’agit en fait d’une union libre sous le voile du halal », explique Dalenda Largueche, directrice du Centre de Recherches, d’Etudes, de Documentation et d’Information sur la Femme (Credif). « Il faut bien comprendre que cette union n’a rien à voir avec le mariage Orfi, que la Tunisie a connu dans son histoire. » Il était pratiqué dans le milieu rural, là où il n’y avait pas la tradition de l’écrit. Il consistait en un accord oral conclut entre deux personnes et célébré dans les mêmes conditions qu’un mariage traditionnel. « La seule différence, c’est qu’il n’y avait pas de contrat signé. Mais la famille était présente, ainsi que les dignitaires religieux. Le village tout entier reconnaissait l’homme et la femme comme unis, et leurs enfants légitimes. C’est donc tout l’inverse de cette « union » salafiste, qui se scelle dans le secret. »

Une solution « halal » ?

Pour l’historienne, ce mariage n’a non seulement rien de « halal », mais il dénote aussi l’incohérence des revendications des jeunes salafistes. Chez les Chiites, une union de ce type existe bel et bien – une sorte de mariage éphémère, que l’on trouve surtout en Iran. Mais en Tunisie, les salafistes se revendiquent du Sunnisme, qui n’a jamais reconnu le mariage coutumier : « Ces jeunes religieux ne connaissant pas les préceptes d’un Islam qu’ils revendiquent pourtant, explique Dalenda. Par exemple, les médecins nous affirment que de nombreuses jeunes filles « mariées » de la sorte viennent pour des avortements – le compagnon les ayant certainement délaissé entre temps. Or, les Islamistes sont contre l’interruption volontaire de grossesse, d’où une véritable contradiction. »

Plus grave, ces mariages illégaux laissent les femmes sans droits ni protections de la part de la société. « Les frères salafistes veulent entretenir l’illusion qu’il s’agit d’un mariage pour donner aux jeunes filles l’impression qu’elles ne sont pas dans le péché. Évidemment, la Tunisie n’empêche pas aux jeunes d’avoir une sexualité libre – mais pour ceux qui se revendiquent de la Charia, ils n’en respectent pas les codes », note Dalenda. « Les femmes sont des victimes de ce phénomène – religieuses, elles préfèreraient certainement un mariage en bonne et due forme. Mais il s’agit d’une union provisoire et rien ne leur garantit que le garçon ne changera pas de partenaires. » Pour Synda Tajine, une journaliste de Business News qui a étudié la question, « ces garçons veulent simplement avoir la conscience tranquille. On en voit même qui concluent un « Orfi » par jour ! ».

Une accusation dont se défendent les jeunes religieux. Pour eux, ces unions n’existent que lorsque le couple manque de moyens – le mariage traditionnel tunisien coûtant cher pour les familles. Leila*, 25 ans, ne cache pas avoir choisi ce type de rapport. Cette étudiante de la Manouba, qui ne sort pas de chez elle sans son niqab, confie n’avoir pas eu d’autre solution que celle de se « marier » en présence de deux frères religieux. « Le mariage coutumier était, pour mon ami et moi, la seule solution pour pouvoir vivre notre amour. Nous respectons la loi de l’Islam, et nous nous marierons officiellement lorsque nous le pourrons », affirme-t-elle. Si l’Orfi rassure les jeunes croyants, il n’en demeure pas moins scellé dans le secret – et donc non assumé par la plupart de ses adeptes.

« Il faut bien rappeler que ce « mariage » est un phénomène ultra-minoritaire. Les salafistes sont très peu nombreux en Tunisie. Il pose la question de la montée de la religiosité dans la société, qu’on veut mettre à toutes les sauces », affirme Dalenda Largueche. « En réalité, tout ça n’est qu’une histoire de sexe. Ils ont beau être très croyants, ces jeunes ne peuvent pas ignorer la liberté sexuelle qui existe dans le pays, même si elle demeure un tabou. Ils ont donc trouvé cette solution pour consommer sans culpabilité leurs relations ». Et de conclure : « La religiosité prend de plus en plus de place chez les étudiants, au sein de l’Université. Comment concilier liberté sexuelle et cadre religieux ? C’est la solution qu’ils ont trouvé. » Un phénomène à ce jour difficilement quantifiable, mais qui illustre les paradoxes de la société tunisienne, à mi-chemin entre libération des mœurs et retour à un Islam longtemps dénigré par l’ancien régime.

Daphnée BREYTENBACH et Mathilde ENTHOVEN

 * Le prénom a été modifié à sa demande.

 

 

ENCADRÉ

« Les femmes ne veulent plus se taire »

Quel avenir pour les Tunisiennes ? Réponses plutôt optimistes de Dalenda Larguèche, la directrice du Centre de Recherches, d’Etudes, de Documentation et d’Information sur la femme (Credif).

 

Dalenda Largueche, militante pour le droit des femmes, a récemment pris la tête du Credif (photo CFJ / D.B., M.E.)

 

« Aujourd’hui, qu’en est-il de la condition de la femme en Tunisie ?

Deux tendances se distinguent : une vers l’émancipation totale de la femme, l’autre, beaucoup plus emprunte de religiosité, permet moins de choses. La femme tunisienne peut plus facilement se prendre en charge aujourd’hui. D’ailleurs, elle sont de plus en plus nombreuses à vivre seules et à pouvoir s’assumer financièrement. Elles ne veulent plus se taire, ni rester à la maison. Par ailleurs, de nombreuses associations militent pour les droits de femmes. Même si leur part active tourne autour de 28%, et qu’on les entend peu dans les médias, elles sont très présentes dans certains domaines comme l’éducation et la santé. De plus, dans la plupart des facultés, les filles sont majoritaires. Et dans le monde rural, la femme est aussi au centre de la vie sociale. Les salafistes, qui veulent ramener la femme à un statut de mineure, ne sont pas nombreux dans le pays.

Les Tunisiennes ont-elles une sexualité libre ?

La plupart des filles ont une vie sexuelle avant le mariage mais elles n’en parlent pas, elles ne l’affichent pas car la société n’est pas encore arrivé à accepter cela. Pour une certaine frange de la société, plutôt moderne, le sexe avant le mariage peut paraître normal. La famille tunisienne accepte l’idée d’un petit copain mais elle ne veut pas encore entendre parler de rapport sexuel avant le mariage. D’ailleurs, les filles qui ont une vie sexuelle en parlent plutôt entre copines, mais jamais avec leur famille. Car ce sujet reste malgré tout un tabou. Certains parents assez modernes ferment un peu les yeux, ils le savent mais n’en parlent pas.

Êtes-vous optimiste pour l’avenir de la femme ?

A long terme, je suis optimiste. L’histoire avance, elle ne peut plus revenir en arrière. Le code du statut personnel ne sera pas remis en question par l’islamisation de la société. Il ne peut pas y avoir de démocratie sans protéger les droits des femmes. Ce processus vers l’égalité entre les hommes et les femmes va prendre du temps, mais il est en cours. »

Propos recueillis par Daphnée BREYTENBACH et Mathilde ENTHOVEN


 

One Comment on "Le mariage coutumier, une histoire de culte"

  1. Bensaied Imed 15 mars 2012 à 22 h 16 min · Répondre

    Je trouve que cet article est inspiré du mien, mais je vois pas de référence à mon reportage publié le 30 janvier 2012 sur le site de France24.com.
    Prière de bien prendre cette remarque en considération

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