La Révolution devient un objet touristique !

Written by on 15 mars 2012 in Sortir, Travailler - No comments

Souheil Mouldi propose aux touristes un « circuit de la Révolution » qui sillonne les lieux emblématiques de la contestation à Tunis. Une visite guidée de 3-4 heures, pour 30 euros.

 

« Si la Révolution s’était produite aux États-Unis, les Américains auraient déjà fabriqué des T-Shirt avec le mot « Dégage ! » et des porte-clés représentant la charrette de Mohammed Bouazizi ! » Souheil Mouldi est un entrepreneur américano-tunisien de 49 ans qui, à la tête de son agence de tourisme, propose une visite des hauts lieux de la Révolution : « Ici en Tunisie, rien n’est fait dans ce domaine, c’est incroyable. Il manque une certaine créativité, un sens du marketing. »

Souheil Mouldi, à coté d'un 4x4 qui appartenait à la famille Trabelsi. Il espère que le gouvernement laissera les villas et ce qu'elles contiennent en l'état, pour conserver la mémoire de la Révolution. (photo CFJ / Marie Louise ALBERS)

L’idée de monter un tel parcours lui est venue une semaine après la Révolution. Ses méthodes ? Il les tire de ses dix-huit années passées aux États-Unis, où il a entrepris des études dans le tourisme et travaillé dans l’hôtellerie : « Là-bas, le maître mot est « opportunité ». C’est au nom de ce principe que je cherche toujours des idées innovantes. » Son agence, créée en 2005, propose des parcours qui sortent des sentiers battus : voyage dans les vignobles tunisiens ; excursions dans les montagnes où l’eau acheminée à Tunis prend sa source…

L’homme assume son initiative et se défend de tout arrivisme. Loin de faire son grain sur le dos des révolutionnaires, il estime n’être pas si différent des autres relateurs de la Révolution : « Je fais comme les artistes-photographes, les réalisateurs ou les écrivains qui racontent la Révolution. Eux aussi gagnent de l’argent avec ce qu’ils font. Même vous, les journalistes, vous vendez des articles sur la Révolution ! »

Une villa du clan Trabelsi, détruite et brulée pendant la Révolution. (Photo CFJ / M.L.A.)

Soucieux de prouver sa bonne volonté, il débute la visite des lieux emblématiques de la Révolution dans les villas en ruine du clan Trabelsi. Il y a beaucoup à en dire. Dans une des villas, Souheil Mouldi raconte le dépouillement dont elles ont été – et sont toujours – les victimes : « Chaque fois que je reviens, il manque quelque chose. Il y a un mois, il y avait une grande verrière, encore avant il y avait une rampe d’escalier en fer et une colonne romaine. »

« Vous ne voulez pas prendre un souvenir ? Tout le monde a fait ça avec le mur de Berlin »

Tout ou presque a disparu. Quelques mosaïques et une cheminée de marbre sont les seuls éléments qui attestent de l’ancienne splendeur des lieux. « Vous ne voulez pas prendre un souvenir ? », demande-t-il en désignant une mosaïque. « Tout le monde a fait ça avec le mur de Berlin. »

A la sortie d’une des villas, il tombe nez à nez avec un Tunisien qui mire les murs avec une mine recueillie. « Régulièrement, des gens reviennent ici pour se rappeler et savourer », explique Mouldi.

« Ce n’est pas un circuit historique mais un circuit d’ambiance », souligne Souheil Mouldi. (Photo CFJ / M.L.A.)

La visite se poursuit : l’ancien siège du RDC, parti benaliste ; l’avenue Habib Bourguiba ; le siège du syndicat UGTT, qui a joué un rôle majeur durant les évènements ; et, surtout, le ministère de l’Intérieur, qui a cristallisé les haines des Tunisiens : « Le bâtiment est resté lugubre, dit-il en pointant le doigt vers l’immeuble décrépit. Le 14 janvier vers 14 h, des jeunes ont commencé à s’accrocher aux fenêtres du premier étage. C’est à ce moment-là que la police a donné l’ordre de leur tirer dessus. » Le parcours proposera enfin des escales à Kasserine, Thala et Sidi Bouzid, d’où est partie la Révolution.

Trois lieux où le circuit de la Révolution du Jasmin emmène les touristes : le ministère de l’Intérieur sur l'avenue Habib Bourguiba (à g.), le siège du syndicat UGTT (au c.) et la place du Gouvernement. (Photo CFJ / M.L.A.)

L’homme n’est pas toujours très loquace sur les évènements lorsqu’il fait la visite, à dessein selon lui : « Ce n’est pas un circuit historique, avec des dates précises, mais un circuit de narration. Le but est de s’imprégner de l’ambiance. » Il dit préparer des brochures qui détailleraient le déroulé des événements et comporteraient des photos des lieux importants pour que les touristes puissent s’identifier aux manifestants.

Le parcours n’est pas encore un franc succès. Souheil Mouldi retarde depuis plus d’un an son lancement officiel, à cause du manque de touristes étrangers. Seuls quelques journalistes et une poignée de groupes privés l’ont sollicité pour une visite. Mais Souheil n’est pas inquiet. Il estime la situation temporaire : « Je suis sûr que le calme va revenir dans le pays et, avec lui, les touristes. Il y en a moins, c’est le prix à payer pour avoir la démocratie et la liberté en Tunisie. » Il attend de pied ferme le retour des touristes cet été : « Il y a des gens intéressés qui me demandent déjà des renseignements par mail, en anglais comme en français. »

Souheil Mouldi sur la place du Gouvernement. Son "circuit de la Révolution" coûte 60 dinars (30 euros) pour 3-4 heures de visite. (Photo CFJ / M.L.A.)

Plus d’un an après le changement, il dit ne pas craindre une retombée de l’enthousiasme des touristes pour la Révolution : « Bien sûr, les touristes vont venir comme ils vont encore visiter le mur de Berlin, la place Tian’anmen de Pékin ou Ground Zero à New-York. Les gens sont toujours curieux face à ce genre d’évènements historiques. »

Pierre WOLF-MANDROUX et Marie Louise ALBERS

Sur le même sujet, dans MEDINAPART : A « Trabelsi City », les ruine d’une dictature

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