Carnage à Carthage

Written by on 15 mars 2012 in Rencontrer, Sortir, Travailler, Voter - Commentaires fermés

Plusieurs zones archéologiques de ce site mondialement connu ont été déclassées sous la dictature de Ben Ali. Revendues à prix d’or, elles ont servi à l’édification de résidences privées. Enquête sur un scandale historique.

Les citernes de la Maalga devaient être le point de départ d'un parc archéologique, qui aurait dû être lancé en 1996 (photo CFJ/S.T.)

« Regardez-moi ça, on est en pleine zone archéologique et ils construisent des villas ! C’est scandaleux, ça fait mal au cœur de voir ça ! » De petite taille mais élégant en costume noir, Abdelmajid Ennabli, archéologue et auteur d’une pétition pour sauver Carthage, fait le tour du propriétaire. À bord de sa petite voiture blanche, il tend le bras en direction d’un champ parsemé de petits immeubles et de villas à trois étages inachevés, entouré de déchets de chantier, de pans de murs jamais terminés.

Des terrains transformés en résidence

Bienvenue dans les « Résidences de Carthage », au cœur de la Maalga, à quelques kilomètres de Tunis. Entre 2006 et 2007, le président Ben Ali actait une série de décrets pour déclasser dix hectares de zones vierges et historiques. Un champ verdoyant qui n’attendait que des fouilles archéologiques pour livrer ses derniers secrets. Selon une investigation du journal tunisien La Presse, une des villas était destinée à Samira Trabelsi Mahrezi, la sœur de l’épouse du dictateur, Leïla Trabelsi. Selon cette même enquête, cette maison, comme d’autres, aurait été construite par l’entreprise de bâtiment Ben Kemla. Dans un démenti, la société nie avoir bénéficié de passe-droit et des décrets de déclassement.

Carthage, bijou historique coincé dans la banlieue bétonnée de Tunis, est une cité ravagée. Des preuves archéologiques de l’époque punique, il ne reste guère de traces. Surtout des vestiges de temples et thermes romains. Une raison de plus pour continuer à fouiller les zones encore inexplorées par les archéologues du pays. Classée par l’Unesco en 1979, Carthage a d’abord été protégée par une frontière virtuelle, un plan de classement datant de 1985. Une délimitation qui devait être suivie par l’adoption d’un plan de sauvegarde et de mise en valeur du site, lancé en 1996 mais resté lettre morte.

Un plan de classement datant de 1985 délimitait les frontières du site de Carthage (source : ministère de la Culture)

Aujourd'hui, des lotissements se trouvent à l'intérieur de ces frontières virtuelles (capture d'écran Google Earth)

Le scandale du déclassement des zones archéologiques a éclaté quelques jours après la chute de Ben Ali. « Dès qu’on a su pour la fuite de ZABA, on a écrit un article dans un journal puis on a lancé une pétition,le 3 février », se souvient le professeur Ennabli. Une dénonciation impossible auparavant : « Ils nous auraient détruit. Bien sûr qu’on savait ce qu’il se passait, tout le monde a vu le chantier, mais on ne pouvait rien dire », raconte le vieil homme, le regard noir encore empreint de révolte.

« Certains déclassements ont été faits dans les règles, dans les années 1990, en demandant l’avis de l’Unesco et de la commission nationale du patrimoine par exemple. Les deux derniers, eux, ont été autorisés sans consultation, raconte Musfa Khanoussi, directeur de recherche à l’Institut national du patrimoine. L’ancien régime a abusé, ils ont fait une gestion mafieuse de notre richesse et de notre patrimoine. »

Le ministère de la Culture, en charge du dossier, s’en empare : coup sur coup, plusieurs arrêtés mettent un terme au pillage de Carthage. Le décret-loi du 10 mars 2011 prévoit notamment l’arrêt de tous les chantiers et rendent toutes les constructions illégales.

Des tractopelles toujours en activité

Un an après la publication de ce décret, dans les allées étroites du lotissement à peine sorti de terre, les tracteurs siglés Ben Kemla sont encore là. Des sacs de béton sont déposés au pied des murs, certains ouvriers sortent des maisons ou s’affairent au dernier étage des petits immeubles, loin d’être terminés. Officiellement, ces chantiers ont été stoppés il y a un an. Mais en septembre dernier, les habitants du quartier se sont révoltés. Ils protestaient contre la valse incessante des tractopelles, toujours en activité à la Maalga.

L’affaire peine à trouver une issue : les propriétaires qui ont investi dans ces lotissements, les entreprises ou sociétés immobilières qui ont construit sur ces terrains et les habitants du quartier ne trouvent pas de consensus. Le ministère de la Culture temporise : une commission interministérielle a été mise en place pour étudier chaque parcelle et trouver une solution, au cas par cas. Que faire des terrains clôturés mais pas encore bâtis, que faire des lotissements déjà construits ? Les raser ou les réhabiliter ? La réponse sera donnée d’ici le mois de juin, par la commission interministérielle (lire l’interview du ministre de la Culture).

Surplombant les citernes de Carthage, d’immenses tuyaux de pierre, qui alimentaient la ville en eau il y a des siècles, Abdelmajid Ennabli garde un visage fermé : « C’est ici le point de départ du parc archéologique qu’on aurait dû lancer en 1996. Aujourd’hui, c’est le point de départ du circuit pour les touristes… Il devrait  y avoir des échoppes, des guides, un restaurant. Ensuite, ils seraient allés au port punique, au musée puis aux thermes d’Antonin ». A la place de ce complexe archéologique, une boîte de nuit, un champ aux fleurs jaunes et, au loin, l’ancien palais de Ben Ali. Dans sa voix qui s’emporte, le son du reproche domine. « La Tunisie a oublié son histoire, c’est triste à dire », lâche l’archéologue, lui qui avait entamé les démarches pour que Carthage soit reconnue par le patrimoine mondial de l’Unesco en 1979. Dans un soupir, « je ne fais pas ça pour moi. A mon âge, je ne verrai jamais ce parc, mais je le fais pour les générations futures, nos enfants. Ici, c’est un peu de notre histoire qu’on assassine. »

Estelle FAURE et Swanny THIEBAUT

Sur le même sujet, dans MEDINAPART : interview du ministre de la Culture

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