Au pays des ruines en carton

Written by on 15 mars 2012 in Jouer, Sortir, Travailler - 2 Comments

Reportage dans un parc d’attractions quasi vide de la station balnéaire d’Hammamet. Comme les innombrables hôtels, « Carthage Land » tourne au ralenti. Mais le directeur espère rattraper la catastrophe financière de l’année dernière.

 

Morte saison. Sans les haut-parleurs qui diffusent leur musique depuis la place centrale, Yasmine Hammamet ne serait qu’un silence. Ce lundi du mois de mars, la station balnéaire située à 60 km au sud de Tunis n’attend personne. A quelques mètres de l’escalier qui mène à la medina, un agent de sécurité prend le soleil, calé contre la trompe d’un gigantesque éléphant de carton pâte. Bientôt dix ans que l’animal tient son poste. Immobile, il garde l’entrée d’un antique royaume : « Carthage Land. » Et laisse entrer tous ceux qui, pour 15 dinars (7,5 euros), viennent tester les manèges du vieux Baal Hammon.

Ce dieu carthaginois a l’esprit large. Dans son parc d’attractions, on ne s’embarrasse pas de détails historiques. Au milieu des vestiges de papier mâché, quelques chameaux en tôle vernis indiquent les toilettes aux promeneurs, tandis qu’un Tyrannosaure Rex veille sur la billetterie. Un joyeux foutoir pop, que Riadh Larnaout, responsable du décor, peaufine au fil des ans. Récemment, il a installé de grands lapins à l’entrée de chaque attraction. « Ça, c’est pas le thème Carthage, précise-t-il. C’est made in China. »

Lassaâd, technicien, à l'intérieur du Labyrinthe (photo CFJ / T.C.)

Aujourd’hui, il y a école en Tunisie. Le tourniquet de Carthage Land n’a fait que quinze petits tours. Maher et Halima, les fiancés de Tunis, une famille libyenne et quelques Allemands foulent la terre de Baal Hammon. Pas de quoi troubler le sommeil de la divinité qui, couchée près du Labyrinthe, attend de recevoir un coup de peinture fraîche.

Le maître des lieux est en cours de réparation. Alors, forcément, les mauvais génies se lâchent. Ils ont bouché la trompe du petit éléphant qui crachait son eau chlorée sur le passage des bouées-bateaux de la Rivière africaine. Lassaâd, le technicien, pense que le problème vient du compresseur à air caché dans le ventre du pachyderme. Il faudra faire un tour pour réparer ça, et en profiter pour jeter un coup d’œil sous la grotte en imitation granit. Les collègues ont signalé qu’un des poissons volants se détachait du décor.

Carthage Land a fait sa Révolution

Les salopettes bleues ont du boulot. Abdel Kader, Ahmed et les autres arpentent les allées pavées d’un pas tranquille, « MAINTENANCE », écrit en lettres blanches dans le dos. Pour 550 dinars (280 euros) par mois, les 13 techniciens plongent leurs clés à molette dans les moteurs de Carthage Land. Calé sur un panneau « Sortie de secours », Aymen recolle l’amortisseur d’une barque échouée au bord de la Cascade. Au-dessus de lui, les collègues en doudoune rouge, appuyés à la rambarde du pont qui enjambe le parcours aquatique, sont au chômage technique. Moins bien payés (420 dinars mensuels, 210 euros), ce sont eux, les « opérateurs », qui font tourner les manèges. Pour l’heure, la cigarette indolente, ils attendent qu’un aventurier de moins d’un mètre trente escalade la banquette d’une jeep en ferraille. Alors, seulement, l’un d’eux ira appuyer sur le bouton rouge ; le Safari s’ébranlera. En attendant, la caravane fait du surplace – on économise l’électricité.

Abdel Kader, « pisciniste », dans le Bateau pirate. (photo CFJ / T.C.)

A l’ombre d’un mur du Labyrinthe, Chahtour Slah discute avec un jardinier. Monsieur le Directeur a trente ans, un blouson de cuir zippé et la voix calme de celui qui dirige un monde. Il est arrivé en mars 2011, juste après le soulèvement de Carthage Land. Comme beaucoup de travailleurs tunisiens, les employés du parc ont mené leur Révolution. « On est allé dans le bureau du directeur de l’époque, et on a hurlé « Dégage ! » » Aymen et Ahmed étaient aux premiers rangs de la troupe des petites mains en colère. Ils ont réclamé le déblocage des salaires, les titularisations promises. Et fondé un syndicat UGTT pour les employés de Carthage Land. À Tunis, les dirigeants de Poulina, l’énorme holding qui exploite le parc, finissent par céder après deux mois de grève. Le directeur disparaît et emporte avec lui ce qu’Ahmed appelle la « mentalité Bourguiba », celle du temps où un chef ne parlait pas à un employé. Chahtour Slah est parachuté en catastrophe. Il affirme n’avoir pas touché à la grille de salaires depuis qu’il a pris la relève. Qu’importe, un vent de fraîcheur a soufflé sur les ruines de carton. « On est content de lui, car il est jeune, proche de nous », apprécie Lassaâd.

Aymen, technicien syndicaliste, à bord d'un bateau de La guerre punique. (photo CFJ / T.C. )

Pourtant, depuis que M. Slah est arrivé, le tourniquet de Carthage Land fonctionne au ralenti. On préfère oublier la saison 2011, qui ne fut qu’un long hiver. Dans ses comptes, Monsieur le directeur a consigné 30% de visiteurs en moins. Pas vraiment de sa faute. La désertion des Algériens, premiers clients du parc, y est pour beaucoup. Trop la frousse de s’aventurer avec femmes et enfants sur les routes d’une Tunisie désorganisée par sa Révolution. Les Européens aussi ont passé l’été ailleurs, mais ne lui ont pas vraiment manqué. Ils ne viennent pas à Carthage Land. Quand ils débarquent dans les all inclusive d’Hammamet (hôtels tout compris), ils ont déjà épuisé leur réserve d’émerveillement chez le multi-millionaire Disney. Tant pis pour les blasés. M. Slah a tourné la tête à l’Est, vers la Libye peuplée de familles très nombreuses. Qui arrivent à 10 et savent, elles, apprécier « l’ambiance chaleureuse » de son petit Carthage de carton. « Ils ont sauvé la saison dernière », assure-t-il. Du coup, on a fixé des panneaux en arabe sur chaque attraction, à côté des vieux écriteaux français.

Salaa, le photographe posté sur le bord de la Rivière africaine, a mis un petit moment à s’adapter à sa nouvelle clientèle. « Certains Libyens ne veulent pas être pris en photo, surtout avec leur femme. » Mauvais plan pour celui qui espère vendre ses clichés à la sortie de l’attraction. Et puis, un jour, Salaa a fait une photo d’un Libyen qui se tenait de dos assis dans sa bouée-bateau. L’homme lui a acheté le cliché. Depuis, le photographe ne s’embarrasse plus de visage dans ses portraits.

Le parcours manque d’ambiance

Morte saison. Adneme a mis la flotte de bateaux en mode automatique. Les boutons clignotent, mais l’opérateur n’a plus besoin d’y toucher. Assis derrière sa table de contrôle, il regarde la Cascade couler dans l’écran de la caméra de surveillance pendant que Talel fait les 100 pas sur le ponton. Lui a gardé le sourire de haute-saison, celui qu’il fait aux filles quand il les aide à monter sur les petites barques de la rivière artificielle. Branle-bas de combat ; Maher et Halima, les amoureux venus de la capitale en taxi collectif, voudraient bien faire un tour de Cascade. Quelques minutes plus tard, de retour les cheveux humides, ils sont trop polis pour faire remarquer que le parcours manque un peu d’ambiance. Le CD Bruit de forêt est bloqué dans le lecteur, Adneme n’y peut rien.

Salaa, photographe, sur un bateau-bouée de La Rivière africaine. (photo CFJ / T.C. )

Il est midi. Dans la cale du Bateau-Pirate, Abdelwaheb, l’opérateur de la zone enfant, trempe son pain dans une assiette de thon-harissa. Les hauts-parleurs diffusent Joyeux Noël. Monsieur le directeur dit que c’est le calme avant la tempête. Cette année, Chahtour Slah table sur 10% de visiteurs en plus. Il espère que les Algériens vont revenir, que les Libyens auront fait encore plus d’enfants. Qui courront voir le lion exilé derrière le terrain d’auto-tamponneuses – rebaptisé « Guerre punique » en lettres de plâtre. En attendant la foule, le vieux fauve, roi du Mini-zoo rase les murs de sa cage pendant qu’une fille emboutit son père sur la piste déserte. Salaa immortalise le parricide. Le cliché est à 5 dinars, flou compris.

 Marie BONNISSEAU, à Hammamet

2 Comments on "Au pays des ruines en carton"

  1. Le groupe A 15 mars 2012 à 23 h 53 min · Répondre

    C’est léché, bravo. Ballester sera fier de toi.

  2. flower 1 avril 2012 à 16 h 38 min · Répondre

    Dommage, il manque les balises alt image.

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