A Jendouba, la contrebande carbure

Written by on 15 mars 2012 in Travailler - Commentaires fermés

Alors que le gouvernement s’apprête à augmenter à nouveau le prix de l’essence, les zones frontalières ont trouvé la parade : la contrebande y fleurit depuis la Révolution. Dans le Nord-Ouest de la Tunisie, les vendeurs illicites ne se cachent plus et ont conquis les trois-quarts du marché. Pour les stations-services, c’est le coup de pompe.

 

Une odeur d’essence. Dans la ville de Jendouba, entre les souks et les palmiers, on sent le carburant à plein nez. Pourtant, aux abords de la place du 14 Janvier, trois stations-services sont désertes. Si le commerce légal d’essence ne fait pas florès à Jendouba, c’est que la contrebande s’y est largement implantée. Le long des routes, des centaines de jerricans multicolores sont méticuleusement alignés, exposés aux yeux de tous. Soixante à soixante-dix vendeurs officient en toute impunité dans la ville. Ici, on affirme que 80 % des propriétaires de véhiculent se fournissent « aux bidons » plutôt que dans les stations-services.

 

Sur la route de Tabarka, Nedjmeddine vend jusqu'à 25 bidons de 20 litres par jour. (Photo CFJ / A.M.)

Et pour cause, ce carburant de contrebande en provenance d’Algérie s’achète près de deux fois moins cher qu’à la pompe, 800 millimes (0,40 €) le litre d’essence au bidon contre 1,370 dinar (0, 65 €) dans les stations-services. Située à 30 km de la frontière algérienne, Jendouba connaît le même sort que la plupart des villes frontalières de Tunisie. Dans ce pays qui ne possède pas de ressources en hydrocarbures, les prix suivent les cours mondiaux et la tentation du commerce parallèle est grande. Ainsi, dans le Nord-Ouest, un circuit à plusieurs intermédiaires s’est développé.

 

C’est un âne qui franchit la frontière à travers champs. Il connaît le chemin

C’est dans les stations-services algériennes que débute le parcours. Le premier maillon de la chaîne est un Algérien qui remplit des bidons à la pompe, une pratique interdite aux Tunisiens. Pour ne pas alerter la douane algérienne, ce premier intermédiaire passe le relai à un complice plus discret. Chargé de six à huit bidons, c’est alors un âne qui franchit la frontière à travers champs. Pas besoin de guide, il connaît le chemin. L’étape la plus périlleuse du parcours est accomplie. Un intermédiaire tunisien récupère ensuite les bidons sur l’intrépide bourrique et se charge de les transporter sur plusieurs kilomètres, à l’intérieur des terres. C’est ici, sur des routes de campagne, qu’a lieu le dernier transfert. Arrivé depuis Jendouba en camion, le vendeur de rue achète enfin ses bidons. Il réalise cette opération environ trois fois par semaine, sous le regard indifférent de la garde nationale tunisienne.

Trafic en rase campagne, à une quinzaine de kilomètres de la frontière. Les vendeurs de rue récupèrent les bidons arrivant d'Algérie. (Photo CFJ / M.L.)

« Ce qu’on redoute le plus, ce sont les voleurs, pas la police, confie Nejmeddine, la trentaine. Je me suis fait braquer cinq fois, ils ont pris tous mes bidons et ils ont cassé deux fois mon camion. » Ce vendeur s’est installé depuis la Révolution au bord de la route qui mène à Tabarka. Douze heures par jour, il attend ses clients sans que les forces de l’ordre ne viennent l’importuner. « C’est un fléau et aujourd’hui la police a complètement démissionné », déplore Mouez Bouslimi, le propriétaire de la station Total de Jendouba. Pour le gérant de cette station, il s’agit ici d’un calcul purement politicien : « Dans une région pauvre, si les gens ne peuvent plus acheter de bidons, le gouvernorat risque de grosses manifestations. »

Du carburant coupé à la Javel

Les autorités ont relâché leur contrôle après le 14 janvier 2011. Sous Ben Ali, ce commerce illégal était fortement réprimé. « Avant, je faisais le tour de mes clients pour vendre mes bidons en cachette, je gagnais deux fois moins qu’aujourd’hui. Nous n’étions que quatre ou cinq vendeurs à Jendouba », explique Nejmeddine. Pour les personnes dont le salaire dépend du prix de l’essence, l’enjeu est d’autant plus crucial. C’est le cas de Mohammed Ibidi, chauffeur de louage (minibus) entre Jendouba et Tabarka : « J’achète des bidons depuis cinq ans. Sans cela, je ne pourrais pas gagner ma vie », explique-t-il. Comme ses collègues, il est conscient que le carburant de contrebande est de mauvaise qualité mais « on n’a pas le choix, c’est moins cher, même si on doit faire réparer nos voitures plus souvent ». En effet, la plupart des contrebandiers diluent leur carburant : « Chez moi, l’essence est propre mais certains la coupent avec de l’eau, de la Javel ou tout ce qu’ils trouvent », raconte Jlassi, 55 ans, vendeur de rue depuis la Révolution.

Ici, tout le monde connaît le trabendo, le surnom de la contrebande. S’il est implanté aussi fortement dans la région, c’est qu’entre chômage, petits salaires et hausse des prix, le quotidien y est devenu difficile. Pour les vendeurs de rue, c’est le seul moyen de gagner sa vie. La Révolution et le relâchement des autorités sont une bénédiction pour Nejmeddine : « Il y a quelques années, j’ai perdu mes trois enfants, je n’avais pas de quoi les nourrir. » Avant le 14 janvier 2011, quand il vendait ses bidons en cachette, il gagnait péniblement 10 dinars (5 €) par jour. Aujourd’hui, son revenu quotidien peut atteindre 25 dinars (12,5 €) les meilleurs jours. Plus que le salaire minimum. Ce commerce parallèle permet aussi de soulager les finances des clients : « Il est déjà impossible de faire le plein dans les kiosques [les stations-services, ndlr]. En plus, le prix de l’essence va encore augmenter ! », prévoit Boulehm, un client…

Ce commerce parallèle est une malédiction pour les stations-services. Les véhicules de société et ceux du gouvernorat est quasiment leur unique clientèle. « Depuis quelques mois, certaines stations-services de la région ont dû fermer, surtout au Kef », s’inquiète Moncef, salarié de Shell depuis 3 ans. La Chambre syndicale des sociétés de distribution de produits pétroliers a appelé à la grève fin février pour faire réagir le gouvernement. Car, pour Mouez Bouslimi, ce n’est pas une fatalité : « Il faut stopper l’envolée des prix et faire appliquer la loi. C’est une question de volonté politique. »

Amélie MOUGEY et Marguerite LEFEBVRE

DIAPORAMA : UN TRAFIC BIEN ORGANISE

Avec la contrebande, les clients des stations-services - les "kiosques" - se font rare. Seul 1 chauffeur de taxi sur 10 se fournit à la pompe, selon Moncef, salarié de Shell. (Photo CFJ / M.L.)

Tous les deux ou trois jours, ces vendeurs clandestins vont se réapprovisionner sur la route de la frontière. En plein jour, au bord de la route, ils récupèrent entre 60 et 70 bidons de 20 litres. (Photo CFJ / M.L.)

Sur les 10 premiers kilomètres de la route qui mène de Jendouba à Tabarka, nous ne croisons pas moins de six vendeurs clandestins. (Photos CFJ / A.M.)

 

Les vendeurs de carburant campent au bord de la route, chaque jour de la semaine, de 6h à 20h. Ils servent en moyenne une trentaine de clients par jour. (Photo CFJ / A.M.)

 

Comme tous ses concurrents clandestins, Jlassi utilise un chiffon pour filtrer l'essence. Selon eux, cela permet d'enlever l'eau et les vapeurs lors du plein. (Photo CFJ / M.L.)

 

Vient le moment de la transaction. Un bidon de 20 l. d'essence coûte 15 dinars (7,5€), un bidon de gasoil 13 dinars. Des tarifs presque deux fois moins chers qu'à la pompe en station-service. (Photo CFJ / M.L.)

 

 

Une fois les bidons écoulés, retour à l'envoyeur. Un intermédiaire raccompagne l'âne à la fronitère pour que l'animal regagne l'Algérie, seul et chargé des bidons à remplir. (Photo CFJ / M.L.)

 

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