L’avenir incertain des réfugiés subsahariens

Written by on 14 mars 2012 in Rencontrer, Voter - No comments

Nicaror Haon* est volontaire au Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux. Il est aussi coordinateur de Boats 4 people, un projet qui vise à renforcer la solidarité euro-africaine en termes de migrations. Il dévoile ici la situation des migrants subsahariens arrêtés en Tunisie.

 

Le camp de Choucha, près de la frontière libyenne, le 7 mars 2011. (Photo Flickr / Kenny Lynch)

« Monsieur Haon, savez-vous où se trouvent les migrants subsahariens arrêtés en Tunisie ?

Deux cas de figure existent aujourd’hui : d’un côté, ceux qui se trouvent dans le camp de Choucha, proche du poste de frontière avec la Libye ; de l’autre, ceux qui sont emprisonnés dans des centres d’enfermement. Le camp de la Choucha a été ouvert au moment de la crise libyenne. Trois à quatre mille personnes y sont encore actuellement, majoritairement des Africains subsahariens. Mais aussi des Palestiniens, des Asiatiques…

D’où viennent principalement ces réfugiés subsahariens ?

Ce sont surtout des Somaliens, des Soudanais, des Erythréens… Ils sont originaires de pays dans lesquels il est difficile de retourner en raison de la situation politique. Il y a ceux pour qui le statut de réfugiés a été reconnu par le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU (HCR, gérant du camp), et qui attendent leur réinstallation dans des pays tiers. Mais la procédure est très longue. Les critères de reconnaissance sont ceux de la convention de Genève : soit les personnes sont en danger en raison de leur appartenance réelle ou supposée à un groupe social, une race, une religion ; soit pour des orientations politiques. Des plaintes ont été déposées par des réfugiés dénonçant des procédures expéditives. Des personnes qui courent des risques en cas de retour n’ont pas obtenu le statut de réfugiés. Cela sans raison claire.

Comment se passe la vie à l’intérieur du camp de la Choucha ?

Plusieurs incidents s’y sont produits. Un incendie a eu lieu en mai dernier, un autre il y a une dizaine de jours. Récemment, il y a aussi eu un mouvement de mécontentement des réfugiés qui attendent depuis trop longtemps leur réinstallation dans un pays européen, aux Etats-Unis ou en Australie.  Il existe également de fortes tensions entre eux et le personnel des différentes associations. Plusieurs dizaines de travailleurs du camp – des salariés recrutés dans la ville voisine du camp, Ben Gardane – se sont aussi mobilisés contre leur licenciement par le HCR.

Les locaux du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (Photo CFJ/ Y.V.)

Qu’est-ce que prévoit de faire le gouvernement pour ces réfugiés ?

Ce sont des gens dont on ne sait pas trop ce qu’ils vont devenir puisqu’ils n’ont plus de statut juridique. Ils ne sont reconnus ni par le HCR, ni par la Tunisie. On les empêche encore aujourd’hui de sortir du camp. Il va falloir trouver une issue, soit de réinstallation dans un autre pays, soit leur offrir la possibilité de sortir du camp si on veut qu’il cesse d’exister, puisque ce ne sont quand même pas les meilleures conditions de vie! Mais ce n’est pas du tout, mais alors pas du tout une priorité pour le gouvernement. Le Forum discute de la question avec eux, mais on se trouve à un stade peu avancé, autant au niveau de la discussion que de la transparence.

Et pour ceux retenus dans les centres d’enfermement ?

Il y a ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas sur ces lieux. Mais surtout des choses que l’on ne sait pas. Il y en a 26 dans le pays, dont 1 à Tunis.  On ne sait pas où sont situés les autres,  on peut supposer qu’ils se trouvent sur le long du littoral tunisien afin d’y enfermer des personnes arrêtées avant de partir pour l’Europe. Ces lieux, sous contrôle du ministère de l’Intérieur, sont gérés par la garde nationale. Les informations les concernant ne sont pas publiques. Il n’y a pour l’instant ni visites de la société civile tunisienne, ni droit d’entrée, ni assistance juridique pour les personnes qui sont à l’intérieur. Il n’y a donc pas de droit de regard.

« Si ces personnes pouvaient passer devant un juge, elles seraient immédiatement libérées »

 Ce cadre est-il légal ?

Absolument pas. Rien dans la loi tunisienne n’autorise que des personnes soient ainsi privées de liberté. Si elles pouvaient passer devant un juge, elles seraient immédiatement libérées.

Qu’est-ce qui est prévu pour les personnes enfermées dans ces centres ?

Elles sont généralement dans l’attente de trouver une solution pour rentrer dans leur pays d’origine, donc c’est suivant les cas. Si certains veulent rentrer chez eux et qu’ils ont de l’argent, ils peuvent payer leur billet d’avion et partir. Pour ceux pour lesquels il n’y a pas de solution, ça peut durer longtemps. C’est vraiment au cas individuel. Il n’y a pas vraiment de procédure générale,mais, encore une fois, les informations manquent.

Les locaux du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (Photo CFJ/ Y.V.)

« La France n’a accepté aucun réfugié »

Vous souhaitez une coopération entre l’Union européenne et la Tunisie sur la question des migrants ? 

Ce qui serait bien, c’est que tous les réfugiés de Choucha soit réinstallés, que l’Europe notamment prenne ses responsabilités en matière d’asile. Il s’agit quand même de personnes qui ont toutes fui une situation de conflit. De façon relative, je sais que les pays du Nord, comme la Norvège mais aussi la Belgique, ont accepté plus de monde, mais ça reste insuffisant. La France, par exemple, n’a accepté aucun réfugié. Il y a des personnes qui ont obtenu le statut de réfugié, mais cela fait des mois et des mois qu’ils sont en Tunisie, attendant d’être réinstallés dans un pays, et la réponse ne vient pas. Même quand la réponse vient, la prise en charge du trajet peut encore prendre beaucoup de temps. Je pense que cela fait écho aux différentes politiques anti-migratoires qui existent dans les différents pays européens. L’U.E., que ce soit par le biais de l’agence européenne des frontières Frontex ou d’accords bilatéraux avec les pays du Nord de l’Afrique, essaie de contenir la migration. Ils utilisent des pays comme la Tunisie pour cela.

Qu’est-ce que le gouvernement tunisien a à gagner de ces accords ?

La Tunisie fait cela car les accords concernant la migration sont souvent couplés avec ce qui est appelé – à mon sens à tort – de « l’aide au développement ». On trouve souvent dans ces textes, d’autres éléments : l’argent pour construire des centres d’enfermement pour étrangers, « sécuriser » les frontières, pour des équipements destinés à la police, notamment pour leur entraînement, des documents d’identité qui sont plus difficiles à falsifier, des nouvelles technologies d’identification et de contrôle aux frontières… On ne dit pas seulement au gouvernement : « Acceptez de faire ça! » Il y a plusieurs contreparties. Ce sont des accords qui pèsent sur d’autres accords, commerciaux, économiques ou autres. C’est une politique qui forme un tout. La migration, en fait, pèse peu dans ces textes, puisque peu de monde se préoccupe des réfugiés.

Il n’y a pas eu de changement depuis la Révolution ?

Je sais qu’en ce moment un accord se prépare entre l’Union Européenne et la Tunisie et qu’il y a beaucoup de négociations avec l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) et le HCR. Mais on en ignore le contenu. Enfin, ce serait quand même bien que la Tunisie de la Révolution n’applique pas la même politique en termes d’immigration que la Tunisie de Ben Ali. »

Propos recueillis par Yohan VAMUR

* Il n’a pas souhaité être pris en photo.

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