Le nouveau combat des blogueurs tunisiens

Written by on 13 mars 2012 in Informer, Rencontrer - No comments

Très actifs pendant la « Révolution du jasmin », ils divergent sur leur avenir. Certains blogueurs souhaitent un relais des journalistes, d’autres optent pour la recherche d’une nouvelle dynamique, en se regroupant. Mais tous ont trouvé leur nouveau cheval de bataille…

 

Sofiane Belhaj, co-fondateur de l'Association des blogueurs tunisiens. (photo CFJ/ S.A.)

« Si j’ai été blogueur, c’est que les journalistes ne faisaient par leur travail. Pour autant, on ne doit plus les remplacer. » Ce constat de _Z_, caricaturiste tunisien vivant en France, se veut représentatif d’une partie de ses congénères. L’allure fluette, style « intello à lunettes », il tient le blog DébaTunisie, qui « cartoone ». L’air de ne pas y toucher, cet architecte proche de la trentaine tourne, depuis 2007, le régime de « Zaba » en dérision.

« Les blogueurs sont des bourgeois qui ne seraient
jamais descendus dans la rue »

Aujourd’hui, bien que fier d’avoir apporté sa pierre à l’édifice de la Révolution, il relativise l’importance du phénomène : « Les blogueurs sont des bourgeois qui ne seraient jamais descendus dans la rue. Et puis, à part dénoncer, ils ne peuvent pas grand-chose. Le Web tient un rôle important car il permet de restituer le débat public, mais les vrais problèmes sont encore là : une économie en berne, un chômage au plus haut, des structures publiques H.S.. » Aussi, _Z_ espère l’émergence d’un journalisme digne de ce nom, « mais c’est un milieu sinistré et il n’y a aucun journal auquel on puisse se fier, en l’état ». Sans froncer un sourcil, il ajoute : « Nous sommes à un tournant. Les Tunisiens n’ont plus peur et la chape de plomb est tombée. Le blogging, ça n’existe plus, il faut passer à autre chose. »

Sofiane Belhaj défend une vision radicalement opposée. Ce néo-journaliste télé de 29 ans, béret vissé sur la tête, est l’un des blogueurs les plus influents de Tunisie. Arrêté le 6 janvier 2011 pour avoir traduit des câbles diplomatiques compromettants, en arabe et en français, il sera libéré deux jours plus tard sous la pression médiatique et populaire. Accompagnés d’une dizaine de cyberdissidents, Fatma Riahi et lui ont créé l’Association des blogueurs tunisiens. « On veut former les jeunes dans les régions, là où les médias ne vont pas et où les journaux locaux n’existent pas. Cela permettra de faire remonter des questions locales et régionales aux politiques. » Le but : sensibiliser les jeunes des collèges et lycées à l’attirail du blogueur, via des ateliers, des formations et des explications déontologiques.

« Sous Ben Ali, on a pris conscience de la déontologie à respecter : recouper l’information, ne pas diffamer… On s’est professionnalisés sur le tard », reprend Sofiane Belhaj. Et quand il parle blogging, il en élargit le spectre : « Quelqu’un qui publie des billets dans un ordre chronologique, sous diverses formes, est un blogueur. Un profil Facebook ouvert à tout le monde, ça devient un blog, avec l’avantage du réseau. » En créant ce rassemblement national, il escompte renvoyer au second plan le débat « inintéressant » sur le salafisme, et imposer « les sujets cruciaux de la citoyenneté et du politique. Mais l’ennemi du blogging, c’est le blogging. Les partis politiques prennent cela en considération et utilisent Facebook pour détourner l’opinion publique. Ennahdha, par exemple, emploie une véritable milice pour sa propagande ».

 « La libération du Web a amené la guerre de l’info et de l’intox »

Selon les sources, près d’un millier de cyber-militants ont pour objectif de promouvoir le parti sur la Toile, ce qu’Ennahdha nie. Un nouvel ennemi commun pour les blogueurs. « C’est pour cette guerre sans merci qu’on se restructure, s’enthousiasme Sofiane Belhaj. Après le départ de Ben Ali, ne restaient que les divergences entre nous. »

Karim Bouzouita, lui, comprend ce besoin de structure collective. Blogueur, journaliste, spécialiste du cyberactivisme, il est l’auteur du Dictionnaire de la révolution Tunisienne. « Les auteurs de Nawaat, célèbre blog collectif, se sont également structurés en association. Depuis le 14 janvier, on peut trouver l’information alternative partout, nous ne sommes plus la seule source. Il faut l’accepter. Ce qui a changé, ce sont les cyber-miliciens depuis 2010. La libération du Web a amené cette dérive : la guerre de l’info et de l’intox. »

Pour Mokhtar Yahyaoui, président de l’Instance Nationale de la Protection des Données Personnelles (INPDP), cette confrontation ne date pas d’hier et doit s’autoréguler : « L’INPDP a été créée sous Ben Ali et a longtemps servi de décor. On suit cela avec attention mais nous ne voulons pas instaurer de contrôle sur le Web. La liberté d’expression des internautes reste indispensable », soutient l’avocat, célèbre pour ses positions en faveur des droits de l’Homme.

« Il n’y a qu’une dizaine de journalistes en Tunisie »

Mais l’avenir des blogueurs ne saurait se résumer à la lutte contre cette instrumentalisation politique. « Les journalistes tunisiens n’ont jamais été libres et beaucoup d’entre eux ne savent pas exercer leur métier. L’école de journalisme la plus connue de Tunis (IPSI) a arrêté de former des journalistes d’investigation depuis longtemps, s’indigne Sofiane Belhaj. Les professeurs voyaient tous leurs étudiants remplir les prisons. Alors ils ont pris le parti de ne plus enseigner ce métier. A moyen terme, l’avenir de l’information réside dans le blogging. »

Karime Bouzouita le rejoint sur le constat, mais pas sur la conclusion : « Nous n’avons qu’une vingtaine de bons journalistes… (il réfléchit) Non, j’ai compté large : à peine une dizaine », s’attriste le spécialiste, avant de nuancer : « Cela dit, ils peuvent cohabiter, et être complémentaires. »

Toujours sceptiques envers leur presse, les Tunisiens se sont toujours tournés vers les sites français pour trouver l’information.

Shahzad ABDUL

Leave a Comment