Le bassin minier au bord de l’explosion

Written by on 13 mars 2012 in Travailler - No comments

Chômage, emplois fictifs, blocages administratifs : un an après la Révolution, la révolte couve dans la région de Gafsa. Reportage au coeur de la ville minière de Metlaoui.

Cohue devant les fenêtres grillagées de la mairie de Metlaoui. Les chômeurs jouent des coudes pour obtenir leurs documents. (Photo CFJ / U. M.)

Devant les fenêtres grillagées de la mairie de Metlaoui, ils se pressent par dizaines. Il ne reste que cinq jours pour compléter leur dossier, et espérer décrocher le Graal : un contrat de travail à la CPG. La Compagnie des Phosphates de Gafsa organise depuis mars 2011 un grand concours de recrutement dans la région. Plus de 20 000 candidatures ont été déposées. Il n’y aura que 3900 élus. Pour les chômeurs – ils sont presque 50% à Metlaoui – réussir est une question de survie. Et c’est à la fin du mois de mars 2012 que tombera le couperet.

Une fois encore, la colère gronde contre l’administration. Il est 14 heures et la mairie est déjà fermée, l’horaire officiel est pourtant fixé à 17 heures. Les habitants sont furieux : « Il me manque des papiers d’état civil, des diplômes et des photos d’identité, s’agace Ahmed. Pourtant, ces documents, je les ai déjà envoyés en mai, et ils les ont perdus. Tout ça, c’est à cause des désordres dans l’administration. » C’est la cohue. Des dizaines de mains, dossiers au poing, tentent de se frayer un chemin jusqu’au fonctionnaire de l’autre côté de la fenêtre. « La dernière fois que je suis venue, il n’avaient pas assez d’imprimantes pour imprimer mes documents d’état civil, panique Imène, la quarantaine, dans cinq jours ce sera trop tard. Mon dossier pour le concours sera annulé. »

Trois fois moins d’emplois en 35 ans

Par deux fois déjà, en 2011 et surtout en 2008, la région s’est embrasée à la suite de la proclamation des résultats du recrutement à la CPG. Un soulèvement de six mois et trois morts en 2008. Plusieurs semaines d’émeutes en novembre dernier. « Il n’y a pas mieux que la zone minière de Gafsa pour mettre la pagaille, explique Mohammed Khemili, natif de Metlaoui, ancien prisonnier politique sous Bourguiba et Ben Ali. Les jeunes chômeurs ne sont plus maîtrisables : ça a dégénéré. Aujourd’hui, ça couve toujours sous les cendres. »

C’est dire si la CPG cristallise toutes les tensions. Premier employeur de la région, c’est un véritable Etat dans l’Etat. Mais elle n’emploie plus aujourd’hui que 6000 personnes : c’est trois fois moins qu’il y a 35 ans, quand elle fournissait un travail à toute la population. Les mines sont aujourd’hui à ciel ouvert, la mécanisation a fait son effet. Les besoins de main d’œuvre ont chuté. Le chômage a explosé.

« Dans ma classe, la moitié des élèves ont des parents au chômage, raconte Brahmi Riadh, professeur d’histoire-géographie au lycée de Metlaoui. Ils ont des habits très simples et souffrent de malnutrition. » Pour tenter de résorber le problème, le concours de la CPG ne tient d’ailleurs compte que de critères sociaux – nombre d’années au chômage, situation familiale, handicaps éventuels …

Les chômeurs ne sont pas les seuls frustrés de Metlaoui. « Dans les carrières, il y a des sit-in toutes les semaines, poursuit Brahmi Riadh. On y trouve des chômeurs mais aussi des salariés. » Des mouvements qui ralentissent la production de phosphate.

Le site industriel de Kef Eddor est à l’arrêt. (Photo CFJ / U.M.)

Sur le plateau qui surplombe l’installation minière de Kef Eddor, près de Metlaoui, les monstres de métal sont à l’arrêt. D’ordinaire on ne s’entend pas au milieu du va-et-vient des gigantesques machines qui remuent la roche pour en arracher le phosphate. 150 ouvriers s’y relaient nuit et jour. Mais depuis une semaine, rien. Pas un bruit.

Emplois de complaisance

Un peu plus bas, une quinzaine de personnes campent près des voies ferrées qui acheminent le minerai hors de la ville. Ils ont coupé l’alimentation en eau de l’usine d’extraction, paralysant toute activité sur le site. « C’est nous qui avons fait la révolution de 2008, rappellent-ils fièrement, accoudés à un train rempli de phosphate. Aujourd’hui, on est prêts à une grève illimitée ! Ça peut durer des semaines ! »

Les grévistes de Kef Eddor dorment sur le site depuis six jours, et attendent à l'ombre des wagons. (Photo CFJ / U.M.)

Ils sont employés par la Société de l’environnement, filiale de la CPG créée après les émeutes de 2008. « Il s’agissait à l’époque de donner un salaire à ceux qui n’en avaient pas », raconte Ali Ammar, cadre aux ressources humaines de la CPG. Ainsi, cette nouvelle entreprise, qui compte aujourd’hui 2700 employés, est officiellement chargée du nettoyage, du recyclage des déchets et de l’arborisation des sites industriels.

« Il faut faire la grève générale »

En réalité, il ne s’agit ni plus ni moins que d’emplois de complaisance. « C’est une  forme d’allocation chômage, poursuit Ali Ammar, les salariés ramassent un peu les déchets mais, en fait, ils ne travaillent pas vraiment. » Sur le chantier, Ramdhan, l’un des grévistes, confirme : « On ne fait rien, rien de la journée. J’ai été « embauché » en 2008, après trois ans de chômage. Mais en fait, je me considère comme au chômage depuis sept ans. »

Pour les grévistes, cet accord qui leur donnait raison, signé en janvier 2012 par le ministère de l’Industrie, n’a jamais été respecté. (Photo CFJ / M.M.)

Cette inactivité n’empêche pas les grévistes (qui conservent pendant la grève leur salaire de 120 euros mensuel) de revendiquer l’intégration de leur entreprise au sein de la CPG. Objectif : obtenir les mêmes avantages sociaux que les salariés de la compagnie – couverture sociale et salaire minimum notamment. « Regarde ce train, s’écrie Adel, chaque jour, ce sont des millions de dinars qui quittent la mine. Ils ont les moyens de nous intégrer. »

Dans la ville, Djamila Dgechi, 48 ans, diplômée de philosophie au chômage, est membre de l’Union des diplômés chômeurs. Elle commente la situation avec amertume : « Ce ne sont que de simples manifestations, on a encore rien fait. Il faut bloquer toute l’économie, fermer l’administration, faire la grève générale. C’est la seule solution. »

Ulysse MATHIEU et Matthieu MOULIN, à Metlaoui

Sur le même sujet : http://www.medinapart.com/2012/03/14/moulares-les-mies-au-ralenti/?preview=true&preview_id=1947&preview_nonce=0378c45b67

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