Le cinéma tunisien, la révolte dans l’âme

Written by on 12 mars 2012 in Rencontrer, Sortir - No comments

Sous Ben Ali, les réalisateurs tunisiens ont dû braver la censure mais, loin d’être abattus, ils en ont profité pour amplifier l’originalité de leurs œuvres et faire des ciné-clubs un des derniers lieux de contestation et de liberté du pays.

Laâmoui Ramzi, président du ciné-club de Tunis, estime que sous Ben Ali, « les ciné-clubs représentaient un des rares refuges de la liberté d’expression ». (photo CFJ / Y.V.)

Au club culturel Tahar Haddad de Tunis, la discussion est animée. Le débat qui suit la projection du film Pourquoi moi ?, d’Amine Chiboub, déchaîne les passions. Ce court-métrage parle de la dégradation des rapports sociaux en Tunisie, que ce soit dans le milieu professionnel ou familial, un constat qui n’est manifestement pas partagé par tous. Cette atmosphère électrique, loin d’être le fruit d’une liberté nouvellement acquise sur les décombres de la Révolution, est un des legs que les réalisateurs tunisiens ont vaillamment arraché il y a plus de quarante ans : « Après le mouvement de mai 68, on parlait beaucoup de politique dans le milieu du cinéma. Les ciné-clubs sont ainsi devenus, au cours des années 70, un des rares refuges de la liberté d’expression, et ils le restent », assure Laâmoui Ramzi, président du ciné-club de Tunis.

Pendant toutes ces années, la majorité des cinéastes du pays se sont ainsi construits dans l’opposition au gouvernement tunisien : « Pas un seul d’entre eux n’était en faveur de Ben Ali », affirme Tahar Chikhaoui, critique et professeur de littérature française et de cinéma. « Et je peux dire la même chose pour Bourguiba. » Selon lui, même les réalisateurs qui travaillaient pour Zine-El Abidine Ben Ali, chargés par le ministère de la Culture de faire des films distrayants pour la population, lui étaient hostiles : « Il faisaient des films pour Ben Ali honteusement. Ils profitaient du jeu, vendaient leurs copains. Mais ils avaient honte ! »

« Certains films étaient prémonitoires »

Face à la dictature, les réalisateurs se sont donc majoritairement emparés de l’art cinématographique pour capter  l’état de leur société et dénoncer certaines dérives. « Le cinéma tunisien est un cinéma très social, là où l’algérien est plus politique et le marocain plus culturel », analyse Tahar Chikhaoui. Selon lui, on peut expliquer cela par l’autonomie de la société civile : « La population n’était pas serrée, contrairement à la société algérienne », analyse-t-il, mimant avec ses mains l’étranglement social qu’auraient évité les Tunisiens.

Parmi ces réalisateurs, Nouri Bouzid s’est notamment penché sur la question culturelle tunisienne et sur l’intégrisme religieux. Mahmoud Ben Mamoud s’est intéressé aux rapports entre hommes et femmes dans la société tunisienne…  Des cinéastes représentatifs de ce qui se fait dans le pays, lorsqu’on sait qu’en moyenne trois à quatre films sont produits par an et que, certaines années, aucun film tunisien n’a pu être produit.

« Certains films étaient prémonitoires », explique Ghanbi Mouaouia, responsable du club culturel Tahar Haddad. Sans Plomb est un exemple indéniable. Dans ce film de 2006, le réalisateur Sami Tlili narre l’histoire d’un jeune travailleur désespéré qui décide de s’immoler par le feu… Yahia yaïch, du réalisateur et metteur en scène Fadhel Jaïbi, montre pour sa part, un an avant la Révolution, la chute d’un président et la difficile succession qui suit cet épisode. « Malheureusement, il n’y a pas une réelle fin dans cette histoire, elle se termine sur un état de suspens », déplore Ghanbi Mouaouia.

Tahar Chikhaoui, critique de cinéma et professeur à l'université, voit dans le 7e art « un cinéma social, là où l’algérien est plus politique et le marocain plus culturel ». (photo CFJ/ Y.V.)

Ces cinéastes ont de nombreuses figures tutélaires communes. Parmi les plus régulièrement citées, Ken Loach, le réalisateur britannique. « Les cinéastes tunisiens apprécient également le cinéma palestinien, russe et égyptien, plus particulièrement des réalisateurs comme Sergueï Eisensten ou Youssef Chahine », affirme Tahar Chikhaoui. Un cinéma engagé mais non partisan. « Le cinéma tunisien traite de thèmes sociaux, mais a aussi une dimension esthétique », affirme la réalisatrice Sonia Chamkhi. « Le néo-réalisme italien ou la nouvelle vague font également partie de nos références. J’ai toujours cette préoccupation éducative lorsque je prends ma caméra. Un film ne doit pourtant pas être seulement pédagogique, mais aussi plaisant et agréable. »

Une commission de subvention en guise de commission de censure

Pour ces films, les réalisateurs étaient obligés, sous le règne de Ben Ali, de soumettre leur scénario devant une commission de subvention, qui tenait plus de la commission de censure. Ce comité, aujourd’hui disparu, décidait s’il attribuait des fonds, ainsi qu’une autorisation de tournage, aux œuvres présentées. Le film, une fois tourné, devait à nouveau être présenté devant cette commission. Sonia Chamkhi parle d’« un parcours de résistance » pour parvenir à sortir ses films. Ceux-ci n’étant pas approuvés par la commission, elle a souvent été obligée de les réaliser en donnant de l’argent aux policiers susceptibles de l’arrêter pour tournage illégal.

Cette censure, loin d’être un frein à la création cinématographique tunisienne, a créé une véritable effervescence intellectuelle. Les cinéastes ont dû faire preuve de malice et rivaliser d’inventivité, afin de faire accepter leur scénario. « Si la censure nous oblige à avoir un regard aigu sur notre société, je dis « Merci la censure ». Elle est bien cette contrainte », confie le réalisateur Marouane Meddeb. Selon lui, on peut estimer à 60% la part de la production tunisienne tournée sans autorisation. Sonia Chamki assure que « la censure n’était pas contraignante sur le plan artistique. Il fallait simplement assumer d’agir dans l’illégalité ».

Sonia Chamkhi, réalisatrice et professeure de cinéma, affirme avoir mené « un parcours de résistance » pour réaliser ses films sous Ben Ali. (photo CFJ/ Y.V.)

La Révolution a changé la donne. Il s’agit d’un moment particulier pour le cinéma tunisien. Tout le monde filmait. Même si, la plupart du temps, il s’agissait de courtes vidéos postées sur Facebook. « Aujourd’hui, quelques cinéastes se sont emparés de la Révolution », affirme Sonia Chamkhi. Laâmoui Ramzi nuance ce propos, affirmant qu’il « manque encore une véritable œuvre de fiction prenant pour cadre la Révolution ».

Un cinéma qui « doit assumer qui il est »

Marouane Meddeb et Sonia Chamkhi ne seront sûrement pas ceux qui le contenteront prochainement. Ils affirment avoir besoin de recul avant de  pouvoir filmer cet événement. Les deux réalisateurs sont toutefois en plein travail sur des sujets connexes à celui de la Révolution : Marouane Maddeb achève un film sur une militante de gauche, dans lequel il souhaite donner « la potion magique de l’être militant en nous » ; Sonia Chamkhi est en plein montage de son nouveau documentaire, dans lequel elle s’intéresse aux femmes de la société moderne tunisienne. « Il s’agit d’un film sur l’égalité entre hommes et femmes, ces dernières assumant leur choix de militer pour l’éducation, la santé… »

Le cinéma tunisien est actuellement en pleine reconstruction et voit émerger une nouvelle génération, prête à prendre la relève de leurs aînés. « Je forme aussi des jeunes dans une école de cinéma. Je vois des jeunes cinéastes en train de parler des malaises de la société, de ce qui les tracasse », affirme, confiant en l’avenir, Marouane Cheddeb. Quel que soit le régime qui s’instaure dans le pays, les réalisateurs ne sont pas près de renoncer à une liberté de ton et d’esprit qu’ils n’ont jamais voulu abandonner. Selon Sonia Chamkhi, le cinéma tunisien doit « assumer qui il est et rester attaché aux réalités sociales qui structurent le pays ».

Yohan VAMUR

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