Obazdya, l’autre visage de la Tunisie

Written by on 11 mars 2012 in S'étonner, Travailler - No comments

Les 200 habitants de ce village montagnard de Kroumirie, du côté de la frontière algérienne, vivent un cauchemar chaque hiver à cause des intempéries. Pris par l’humidité et le froid, payés 60 euros par mois, ils attendent toujours d’être relogés ailleurs.

 

 

Abdel Sattar Helali, « à peu près » 70 ans, s’est installé en 1967 à Obazdya, à 180 km à l’ouest de Tunis, comme la grande majorité des autres habitants. Niché à 800 mètres d’altitude, le village est accessible en 45 minutes de voiture depuis la capitale du gouvernorat, Jendouba. L’hiver, l’unique voie praticable est souvent bloquée par la neige et les éboulis de pierre.

 

 

 

Obazdya est composé d’une dizaine de petits logements vétustes, construits sur la pente de la vallée. Il est assez difficile de se déplacer à cause de la boue. Les glissements de terrain ne laissent que quelques passages encore praticables pour circuler.

 

 

Les habitants d’Obazdya possèdent plusieurs sortes d’animaux : ânes, poules, chiens et quelques moutons, avec lesquels ils cohabitent. Les abris ont été construits avec les moyens du bord. Ils devront se séparer de leurs bêtes avant de partir vers les nouveaux logements que le gouverneur leur a promis.

 

 

La population doit supporter chaque année les risques de catastrophes naturelles. Le taux de pluviométrie peut atteindre 1500 mètres cube par an, faisant de la Kroumirie l’une des régions les plus humides d’Afrique du Nord. Les habitants craignent les inondations, mais pas seulement. Alors ils ne souhaitent qu’une chose : être relogés ailleurs.

 

 

Sous l’effet de la fonte brutale des neiges et des pluies diluviennes, les sols se chargent en eau et finissent par craquer. Les coulées de boue sont dévastatrices, d’autant que les infrastructures ne sont pas du tout adaptées aux conditions climatiques de la région. Les glissements de terrain brisent les routes, déjà fortement endommagées. Chaque année, il faut les reconstruire, sans quoi les villages de Kroumirie se retrouveraient isolés du reste du pays.

 

 

Abdel Sattar Helali va devoir quitter sa maison d’Obazdya.Depuis 1995, lui et les autres habitants tentent de faire comprendre au gouvernement les risques auxquels ils sont soumis ici. La chute de Ben Ali semble avoir accéléré le processus.

 

 

Une vaste campagne de relogement a été lancée par le Premier ministre tunisien, Hamadi Jebali. Les familles devront quitter leurs maisons, certaines à contrecœur : « J’aimerais bien rester, mais on ne peut plus vivre dans ces conditions de merde », résume Abdel Mhinodi, l’un des résidents. Le village, avec le temps, sera détruit par l’usure, la neige et les glissements de terrain.

 

 

Les habitants d’Obazdya vivent dans des conditions très précaires. Leurs bâtisses ressemblent plus à des bidonvilles qu’à des logements sûrs. Elles n’ont pas du tout été conçues pour résister aux conditions climatiques de Kroumirie.

 

 

Pendant l’hiver, la neige provoque de graves dégâts sur ces abris de fortune. Avec le temps, les murs se fissurent et laissent le froid entrer. La nuit, la température avoisine zéro degré.

 

 

Les chauffages électriques d’appoint étant trop coûteux, la cheminée est la seule source de chaleur dans ces habitations. Le feu permet également de lutter contre l’humidité ambiante.

 

 

Les habitants sont employés par l’Etat et travaillent dans les forêts de chênes-lièges alentours. Ils sont chargés de récolter l’écorce de ces arbres, laquelle sera revendue par la suite. Ils entretiennent également les chemins forestiers. Pour deux semaines de travail par mois, ils gagnent 120 dinars (60 euros). Pendant l’hiver, en raison des risques et des conditions climatiques, ils ne bénéficient que d’une seule semaine d’activité, pour une rémunération de 70 dinars (35 euros). Le salaire moyen en Tunisie s’élève à un peu plus de 400 dinars (200 euros) mensuel.

200 habitants dans des conditions de misère sociale

A Obazdya, le tourisme pourrait faire recette. Ce petit village est situé à quelques centaines de mètres de Aïn-Draham, où de vastes forêts verdoyantes s’étendent sur des reliefs vallonnés. Au niveau économique, ses milliers d’hectares de chênes lui assurent plus de 90% de la production nationale de liège. La région possède donc tous les atouts nécessaires pour prospérer.

Pourtant, depuis l’indépendance en 1956, les gouvernements successifs ont complètement délaissé cette partie du territoire. Alors que les aéroports et les voix d’accès se multiplient près des zones touristiques, les infrastructures nécessaires au développement de la région sont quasi inexistantes. Conjugué à cette négligence, les habitants de Kroumirie subissent des catastrophes naturelles à répétition. En hiver, le soleil se fait rare. Entre inondations, chutes de neige et glissements de terrain, les quelque 200 habitants d’Obazdya vivent dans une situation de misère économique et sociale, tout comme la grande majorité des villages de Kroumirie. La région connaît l’un des plus fort taux d’analphabétisme du pays : 29 %, pour une moyenne nationale de 19 %.

Depuis le départ de Ben Ali en janvier 2011, le nouveau gouvernement semble vouloir prendre des mesures à long terme. Un important plan de relogement a été lancé, fin février 2012, afin que ces populations soient à l’abri des glissements de terrain. La grande majorité des habitants d’Obazdya ont accepté de quitter leur terre, ne supportant plus leurs conditions de vie. Reste à savoir où les loger.

Justin Morin (texte et photos)

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