La révolution médiatique n’a pas eu lieu

Written by on 11 mars 2012 in Informer - No comments

Pile de journaux devant un kiosque. ( Photo CFJ / J.D.S.P )

Malgré l’instauration de la liberté de la presse il y a quatorze mois, les responsables éditoriaux des grands médias n’ont pas changé… et les journalistes peinent à devenir crédibles.


Larbi est assez remonté. Il s’installe tous les jours, depuis le 5 mars, dans les tentes dressées par des militants du parti islamiste Ennahdha, devant le siège de la télévision nationale à Tunis, pour exiger une épuration des médias publics. « On veut les passer au Kärcher, affirme-t-il en rigolant, on va faire le ménage chez eux puisqu’ils ne le font pas. »

Elle est loin la « rupture totale » promise par Foued Mebaazza, Président de la République par intérim de janvier à décembre 2011. Si les journalistes ont indiscutablement acquis une toute nouvelle liberté d’expression, nombreux sont les Tunisiens qui déchantent. Ils ont l’impression que le changement de régime ne tient pas ses promesses et de lire toujours une information biaisée.

Depuis le 12 mars 2011, le patron suprême de la presse tunisienne des vingt-trois dernières années croupit en prison. Abdelwahab Abdallah, successivement ministre de la Presse et de la Communication, conseiller spécial du Chef de l’Etat, puis ministre des Affaires étrangères, n’aura pas survécu longtemps à la Révolution ni au départ de son ami et protecteur, Ben Ali. Mais, dans le secteur des médias, c’est bien le seul, ou presque, à avoir fait les frais du chambardement post-Révolution.

Tous les grands responsables éditoriaux sont des proches de l’ancien régime…

Les dirigeants changent et l’Histoire se répète. Hamadi Jebali, l’actuel Premier ministre tunisien, avait promis qu’il ne nommerait personne à la tête des médias publics sans l’accord de tous les acteurs de la profession. Il a pris à contre-pied autant ses partisans que les journalistes. Le samedi 7 janvier 2012, il a procédé, seul, au choix des nouveaux directeurs et des responsables éditoriaux des médias du secteur public, et surtout il a choisi des proches de l’ancien régime.

. Mohamed Nejib Ouerghi, le nouveau PDG de La Presse, était le patron du journal Renouveau, organe de propagande du RCD, l’ex-parti au pouvoir.

. Mongi Gharbi, nommé à la tête de la rédaction du quotidien, avait défendu, en 2009, ses 7 raisons de voter pour Ben Ali. 

. Taïeb Youssfi, nommé à la tête de l’agence tunisienne de presse (TAP), était l’attaché de presse et le chef de cabinet de Ben Ali. 

. Adnane Khedher, le nouveau PDG de la première chaîne de la télévision nationale, et Imen Bahroun, la nouvelle directrice de la deuxième chaîne, sont soupçonnés d’avoir été dans les petits papiers du pouvoir. 

Avec ces nominations, Hamadi Jebali, n’a même pas respecté les « 14 mesures urgentes » recommandées par l’Instance nationale pour la réforme de l’information et la communication (INRIC), créée au lendemain de la Révolution. L’oukaze a soulevé un tollé immédiat de la profession et, sous la pression d’une manifestation organisée par le syndicat des journalistes, le 9 janvier, le gouvernement a fait machine arrière concernant les rédacteurs en chef. « Ils doivent être élus par les journalistes », a martelé Larbi Chouikha, l’un des membres de l’INRIC. Mais, comble de l’ironie, les journalistes de La Presse ont… entériné le choix du gouvernement et désigné Mongi Gharbi à leur tête. De son côté, faute de candidat, la direction de la TAP a finalement imposé deux journalistes à la tête de sa rédaction.

C’est là que le bât blesse. Les tentatives de nettoyage ont toutes échoué pour une raison évidente : il est impossible, ou presque, de déterminer à partir de quel niveau de « collaboration » il faut radier un journaliste de la profession. D’autant que les véritables résistants se comptent sur les doigts des deux mains.

Mongi Khadraoui peut témoigner de la complexité de la situation. Le Secrétaire général du SNJT explique que le syndicat des journalistes a été mandaté par l’Assemblée constituante pour publier une liste noire de professionnels ayant collaboré avec le régime. « Cette liste n’est pas une vengeance et les gens ne doivent surtout pas y être cités sans preuves, insiste-t-il, mais on a besoin de rendre public le nom de ceux qui ont travaillé avec Ben Ali pour continuer. » 

« Pus personne ne croit dans les journalistes » 

La tâche est ardue. Le syndicat a donc mis en place une commission spéciale pour déterminer des critères aussi objectifs que possible à partir desquels les journalistes seront évalués. Ont-ils appelé Ben Ali à se représenter en 2014 ? Ont-ils reçu de l’argent de la part du régime, via l’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE) ? Ont-ils écrit des articles de propagande ou diffamé des opposants politiques ? Ont-ils renseigné la police ?

Belhassen Handous, du bureau de Reporters sans frontières à Tunis, n’est pas sûr du tout qu’une liste noire résoudra tous les maux du journalisme tunisien. Il redoute que l’opération tourne à la chasse aux sorcières. Pus qu’un problème de personne, la faiblesse du journalisme tunisien, ce sont les mauvaises habitudes acquises pendant vingt-trois ans de dictature. Belhassen ne mâche pas ses mots : « Le niveau est médiocre, jamais de reportage, ni d’enquête. » Pendant toutes ces années, le travail des journalistes a surtout consisté à diffuser l’information émanant du pouvoir. Et nombreux sont ceux qui ont accepté un peu d’argent contre un article à charge ou à décharge.

Le président du Centre tunisien pour la liberté de la presse, Mahmoud Daouadi, a été interdit d’exercer pendant 15 ans. Selon lui, les raisons de la morosité du paysage médiatique ne datent pas d’hier : « A l’époque de Bourguiba, les médias relayaient l’information officielle. Avec le temps, le manque de liberté est devenu une habitude, que le pouvoir justifiait alors par la nécessité de ne pas diviser la société au moment de moderniser le pays. »

L’avènement de Ben Ali en 1987 n’a fait qu’empirer la situation, malgré le discours libéral des premières années. L’étau s’est resserré sur les médias par étapes, comme en 1992 quand le recrutement des jeunes journalistes ne s’est plus fait sur concours. « Il est tellement plus simple de ne recruter que des journalistes acquis au RCD, plutôt que de prendre le risque de s’attacher les services de potentiels dissidents », explique Mahmoud Daouadi.

Aujourd’hui, la plupart des acteurs de la profession s’accorde pour dire que les enjeux majeurs sont de former les journalistes et de restaurer le lien de confiance avec les Tunisiens. « A force de mensonges et de changements de bord, plus personne ne croit en eux, constate Kamel, un jeune homme rencontré dans un café. Si les journalistes veulent regagner notre confiance, c’est uniquement par le travail qu’il y parviendront. »

Julien de SAINT-PHALLE

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