Des orangers au béton armé

Written by on 11 mars 2012 in Informer - Commentaires fermés

À la Soukra, une ville située à 6 km du centre de Tunis, l’appétit des promoteurs immobiliers a détruit en moins de quarante ans ce qui était le patrimoine agricole de la capitale. Et laissé place à un marché foncier anarchique et illégal. Enquête et images.

 

La Soukra. Paysage mi-citadin, mi-rural, où les habitations côtoient des terrains vagues remplis de gravats, et où les dindons picorent dans les ordures. Cette ville de la banlieue nord de Tunis est un chantier permanent. Villas et immeubles sortent de terre depuis plus de 30 ans et grignotent inexorablement les terres agricoles qui fournissaient à la capitale dattes, oranges et clémentines.

Autrefois, la « ceinture verte de Tunis » était le lieu de villégiature des beys, les anciens représentants de l’Empire ottoman en Tunisie. Un petit coin de paradis, au bord d’un lac, la Sebkha, qui permettait l’irrigation des orangeraies parsemant le territoire. Au milieu de ce paysage idyllique, le plus ancien golf de Tunisie, fondé en 1927. Mais, dans les années 1970, les règles ont changé. Pour attirer la classe aisée de Tunis, l’administration de Bourguiba (1957-1987) s’est mise à délivrer des permis de construire. Le visage de la Soukra a commencé à se transformer.

Les ouvriers du bâtiment, main-d’œuvre immigrante venue des campagnes du Nord-Ouest et du Sud du pays pour bâtir ces maisons de rêves, s’installent dans des cases, près des chantiers. Des villages se forment au milieu des terres arables. Au fil des années, les habitations anarchiques construites illégalement, sans eau ni électricité, se transforment en maisons en dur. Ahmed est là depuis trente ans. « Après des petits boulots, je suis arrivé à la Soukra en 1982, pour travailler. C’est là que j’ai appris la maçonnerie. Après mon mariage, j’ai construit sur place. » Depuis, sa maison s’agrandit au rythme de sa famille.

Préserver la vocation agricole de la région

Pendant qu’Ahmed bâtit sa maison, promoteurs immobiliers et spéculateurs fonciers achètent des terres agricoles non constructibles par dizaines d’hectares, et les laissent à l’abandon. Jusqu’à ce que, lassées ou complices, les autorités changent le statut de ces terres, pour autoriser la construction. Et c’est ainsi que, depuis le début des années 2000, des immeubles poussent entre villas et maisons d’ouvriers, fragilisant un peu plus l’écosystème.

Les serres de l'association "Ville ciblée La Soukra" (photo agriurbanisme.org)

« La Soukra est un laboratoire exceptionnel, explique Moez Bouraoui, architecte et urbaniste. Elle concentre des populations extrêmement différentes et, par conséquent, une multitude de problèmes. » La dégradation de l’environnement lui semble le plus crucial. En 2006, Moez Bouraoui lance une association pour assurer l’approvisionnement en eau des derniers agriculteurs de la Soukra et assurer la sauvegarde de l’environnement. Le projet, financé par un centre de recherche canadien, s’appelle « Ville ciblée La Soukra » et bénéficie d’un partenariat avec l’UNESCO.

L’association a installé de grandes serres au sein d’une école de sourds-muets. Sous la chaleur humide des verrières, les pousses de laitues et de fraises s’alignent sur des dizaines de mètres carrés. Elles sont arrosées avec l’eau de pluie filtrée dans le grand bassin qui jouxte la serre. « On récupère aussi les eaux usées dans des bacs, puis on les traite à destination de la culture de plantes ornementales », explique Henri, 25 ans, un volontaire français venu prêter main forte pour quelques mois. « Revendues vers l’industrie du tourisme, ces plantes assureront une source de revenu aux agriculteurs », continue le jeune homme.

« Au vu du prix élevé de l’eau courante en Tunisie, de la pluviométrie importante aux alentours de la capitale et du caractère peu coûteux des matériaux, l’investissement fait par un agriculteur est rapidement rentabilisé », évalue-t-il. Un moyen pour les exploitants de vivre de leurs terres et ainsi résister à la pression foncière. Et de garder une touche de vert dans cette ceinture devenue grise.

Nicolas FELDMANN et Ulysse MATHIEU

 

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