Objectif révolutionnaire

Written by on 10 mars 2012 in Rencontrer, S'étonner - Commentaires fermés

Wassim Ghozlani, un des photographes emblématiques de la Révolution tunisienne, est le fondateur et le coordinateur de la première plateforme de promotion de photographie en Tunisie. Depuis trois ans, il s’efforce de montrer une réalité différente de celle des cartes postales.

 

« Comment vous êtes-vous impliqué dans la Révolution ?

Dès les premières manifestations à Tunis [la première a eu lieu le 27 décembre 2010, ndlr], j’ai commencé à sortir prendre des photos. D’une part pour archiver la mémoire du pays, car c’est un devoir ; d’autre part pour travailler sur des séries et des portraits de manifestants.

J’expose en ce moment, à l’Institut du monde arabe, à Paris, le projet Postcards from Tunisia que j’ai débuté un an avant la Révolution et que je poursuis encore aujourd’hui. Ce sont des photos qui montrent l’image réelle de la Tunisie, différente de celles des cartes postales pour touristes.

Le projet "Postcards Tunisia". (photo Wassim Ghozlani)

Le projet "Postcards Tunisia". (photo Wassim Ghozlani)

C’est pour montrer cette réalité-là que vous êtes devenu photographe ?

Oui, et je ne suis pas le seul. Je pense que c’est la motivation de quasiment tous les photographes tunisiens. Après, il ne suffit pas seulement de prendre des photos, il faut aussi les diffuser… et cela nous posait beaucoup de problèmes sous Ben Ali. Nous étions surveillés, nous ne pouvions pas exposer toutes les images que nous voulions. Lors des vernissages, des gens envoyés par le ministère de l’Intérieur étaient toujours là pour nous observer. On a réussi à trouver une échappatoire en exposant ces images à caractère touristique dont le sens était dévoilé dans le texte sous les photos. Les gens qui nous surveillaient regardaient les images mais ne lisaient presque jamais les textes.

Aujourd’hui, estimez-vous avoir réussi à afficher la véritable Tunisie ?

Les seules images que l’on a retrouvées dans les expositions internationales – ou même en Tunisie – sont celles de la Révolution. Elles ne reflètent pas la réalité du pays, car il y a une vie après la Révolution, mais elle n’est pas encore mise en lumière. Je pense que c’est aussi dû à une autocensure que beaucoup de photographes ont développée sous l’ère Ben Ali. Certains, après avoir pris en photo la Révolution, sont retournés vers le village de Sidi Bou Saïd et les zones touristiques…

La Révolution a-t-elle donné naissance à un nouveau courant artistique  ?

Oui, beaucoup d’artistes ont profité de cette nouvelle liberté pour émerger. Certains produisaient déjà avant mais n’avaient pas la possibilité de s’exprimer. Notamment du côté du street-art, on a vu des graffiti fleurir avenue Bourguiba ou dans les demeures des Trabelsi. Il y a eu aussi une effervescence au niveau des bédéistes et caricaturistes. Le Collectif 14 a produit par exemple un album de bande dessinée en commun [Koumik, ndlr]. Sous Ben Ali, c’était souvent les mêmes artistes, dans les mêmes espaces, qui étaient mis en avant. Aujourd’hui, les galeristes et collectionneurs ont tendance à faire appel aux nouveaux artistes.

Je vais vous demander maintenant de commenter ces quelques photos, que vous avez prises :

Une des voitures, relookée, des Trabelsi. (Photo Wassim Ghozlani)

Ce sont des voitures qui appartenaient au gendre et à la famille de Leïla Trabelsi. Elles ont été brulées et déposées dans un terrain vague, puis recouvertes par des graffiti inspirés du drapeau tunisien, du slogan « Dégage » ou de l’hymne national.

 

Dégage ! (photo Wassim Ghozlani)

C’était lors du sit-in de la Kasbah 2. Quand je vois « Dégage », ça me rappelle automatiquement la journée du 14 janvier et la manifestation devant le ministère de l’Intérieur. Des milliers de gens criaient « Dégage ! Dégage ! », contre Ben Ali et le RCD. C’est un mot qui nous a marqués et qui a d’ailleurs marqué l’ensemble du monde arabe, voire le monde entier. Aux Etats-Unis, lors du sit-in de Occupy Wall Street, les gens criaient aussi « Dégage ! » C’est devenu un symbole révolutionnaire au même titre que la fameuse photo de Che Guevara.

 

Père de martyr de la Révolution. (Photo Wassim Ghozlani)

Il s’agit d’un vieil homme de Tozeur. Durant des mois, après le 14 janvier, il a participé à toutes les manifestations pour réclamer que les gens qui ont tué des martyrs soient punis. Les familles des martyrs continuent à revendiquer. Ils souhaitent également que les blessés soient pris en charge. Aujourd’hui, nous n’avons toujours pas de liste officielle des martyrs de la Révolution.

 

Des femmes hurlent leur colère. (photo Wassim Ghozlani)

C’est une photo prise lors d’une manifestation à Tunis, avenue Bourguiba, en faveur de la laïcité [le 17 février 2011, ndlr]. On réclamait un respect des religions. La Tunisie abrite depuis longtemps des chrétiens, des juifs, des musulmans. Cela fait partie de notre histoire, de notre tradition. On a toujours vécu dans le respect des minorités. Ces femmes-là dégagent une rage, une volonté. La femme tunisienne a un statut privilégié – comparé aux femmes des autres pays du Moyen-Orient – elle fait partie intégrante de la vie sociale, économique et politique du pays. Elle représente toute une génération de gens qui ont construit le pays. »

Samba DOUCOURE

Comments are closed.