Première condamnation d’un journaliste post-dictature

Written by on 9 mars 2012 in Informer, Voter - No comments

Le 8 mars 2012 marque un tournant et un avertissement pour l’ensemble de la presse tunisienne : le directeur du quotidien Ettounsia a été condamné à 1000 dinars d’amende (500 euros), suite à la publication d’une photo de femme dénudée en Une.

Nasreddine Ben Saïda, directeur du journal Ettounsia, dans son bureau à la rédaction. (photo CFJ / L.D.)

« La nouvelle censure, ce sont les bonnes moeurs », s’inquiète Olivia Gré, du bureau de Reporters sans frontières à Tunis, à propos de la sanction prononcée à l’encontre du directeur du quotidien arabophone Ettounsia, la première à l’encontre d’un journaliste depuis 14 mois et la chute de Ben-Ali, prononcée par la justice tunisienne jeudi 8 mars. Nasreddine Ben Saïda, 49 ans, a été condamné à payer une amende de 1 000 dinars (500 euros). Son délit : avoir publié en Une, le 15 février, la photo du footballeur allemand d’origine tunisienne, Sami Khedira, enlaçant sa compagne dénudée. Il devra également détruire les 20 000 exemplaires du numéro incriminé. Indignés d’un tel jugement, les avocats de la défense vont faire appel.

L’affaire marque un tournant depuis la fin de la dictature. Les conditions même de l’arrestation semblent disproportionnées. Le jour même de la publication, les policiers se sont rendus dans les locaux d’Ettounsia pour y arrêter son directeur, le rédacteur en chef et l’auteur de l’article. Ils ont été interrogés au commissariat, menottés, puis enfermés dans une cellule de la prison de Bouchoucha (Tunis).  Les deux employés ont été relâchés dès le lendemain, mais Nasreddine Ben Saïda a passé huit jours derrière les barreaux. Il a entamé, au bout de quatre jours, une grève de la faim, pour protester contre sa détention.

« Une mise en garde contre la presse »

Le signal le plus inquiétant de cette affaire est le recours au Code pénal pour un délit de presse. Plus précisément, l’article 121-ter qui prévoit une peine de six mois à cinq ans d’emprisonnement et une amende de 120 à 1 200 dinars (60 à 600 euros) pour une publication de nature à porter atteinte à l’ordre public et aux bonnes mœurs. Or, cette disposition a été théoriquement abrogée depuis la promulgation au mois de novembre dernier du nouveau Code de la presse.

« C’est un article qui date du temps de Ben Ali, s’insurge le patron d’Ettounsia. Pourtant, jamais l’ancien régime n’aurait décidé de porter plainte pour une telle publication. La Tunisie est normalement tolérante. » Toutefois, Nasreddine Ben Saïda relativise : « Je suis un cas isolé. Aujourd’hui, la ligne rouge imposée par l’ex-dictateur a disparu. Maintenant, on peut écrire ce que l’on veut. »

Olivia Gré souligne néanmoins : « C’est une mise en garde contre la presse. » La peine prononcée – aussi minime soit-elle – est tout de même préoccupante. Si la Une était à refaire, le condamné préfèrerait « masquer le corps d’une bande noire ».

Laurène DAYCARD

 

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