La tête des Turcs à la Constituante

Written by on 9 mars 2012 in Voter - No comments

Le président turc Abdallah Gül a prononcé, jeudi 8 mars, un discours devant l’Assemblée tunisienne. Ennahdha, le parti islamiste tunisien au pouvoir, cite souvent en exemple l’AKP, dont est issu le chef de l’Etat turc. Nous y étions.

Abdallah Gül (en bas) lit son discours devant l'Assemblée tunisienne, le 8 mars 2012. (Photo CFJ/ R.B.)

Officiellement, il ne s’agit que d’une visite de courtoisie. Selon les termes du ministère des Affaires étrangères, le séjour en Tunisie d’Abdallah Gül, le président turc, s’inscrit dans le cadre de la mise en œuvre des objectifs du traité d’amitié et de coopération signé en septembre entre les deux pays. Il n’empêche. Le discours d’Abdallah Gül, jeudi 8 mars, à l’Assemblée nationale constituante, revêt une dimension symbolique. D’abord, il est le premier chef d’Etat étranger à se rendre à l’Assemblée depuis l’élection des députés. Mais surtout, le modèle turc, c’est-à-dire l’intégration d’un parti islamiste dans une démocratie parlementaire, est souvent cité comme l’exemple à suivre par son homologue tunisien, le parti Ennahdha, majoritaire.

Début du discours à 16h30, avec une demi-heure de retard, du fait de manifestations devant le palais du Bardo, à l’occasion de la journée de la Femme. L’hémicycle est comble, l’invité souriant. Un parterre d’ambassadeurs des pays du Maghreb et du Golfe, sagement en représentation, a pris place aux côtés des 217 députés. Une poignée de membres du Groupe Démocrate se sont enveloppés dans le drapeau tunisien. Ils entendent ainsi protester contre les événements de la veille à l’université de la Manouba. L’hymne national tunisien est entonné a capella, en début de séance.

« Nous voulons nous approcher du modèle turc » 

Dans un discours très convenu, le président Gül insiste sur l’amitié qui lie les deux pays. Il évoque la ressemblance entre les deux drapeaux. Il appelle également à la consolidation des relations économiques et invite les hommes d’affaires turcs à investir massivement en Tunisie. A propos de religion, il prône un islam en cohérence avec la démocratie. Quelques salves d’applaudissements ponctuent son intervention.

A la sortie de l’hémicycle, les députés saluent à la quasi-unanimité le discours du président Gül. L’un d’eux, Kamel Ammar, d’Ennahdha, évoque un « grand discours ». Très disponible pour répondre à nos questions, il ajoute sur la place de l’islam : « Même si nous ne voulons pas nécessairement copier à l’identique le modèle turc, nous voulons nous en approcher. Ce que nous apprécions dans ce modèle, c’est qu’il n’est ni capitaliste, ni socialiste. Il puise dans ces deux types d’économie et y ajoute des principes islamistes. » Pour lui, la Turquie démontre qu’islam et modernité ne sont pas incompatibles : « Nous souhaitons instaurer un Etat social, respectueux des droits de l’Homme et des libertés, dans lequel la Charia serait une source du droit parmi d’autres. »

« Il faut relire notre religion »

Tahar Hmila, député du Congrès pour la République (CPR) et doyen de l’Assemblée, estime que « la Tunisie arrive à un deuxième temps de la Révolution, qui doit être religieux et culturel. Il faut relire notre religion, après des années de laïcité brutale sous Bourguiba et Ben Ali (les deux derniers présidents tunisiens, ndlr) et construire une société qui ne soit ni la modernité sale de l’Occident, ni l’obscurantisme des salafistes, qui n’ont rien dans le ventre. »

Sans entrer dans des considérations religieuses, Ibrahim Kassas, député du groupe Al Aridha (la Pétition populaire), coiffé de son traditionnel turban, salue un « discours équilibré » et se dit « satisfait ». Dans la même veine, Lobna Jeribi, du parti social-démocrate Ettakatol, loue un « discours pertinent par rapport aux problématiques actuelles ». Et d’ajouter : « Nous devons éviter les débats idéologiques, et nous concentrer sur l’essentiel, le développement et l’économie. »

Si un consensus semble se dégager pour un islam modéré, certains ont des craintes quant aux intentions réelles d’Ennahdha. Un député du parti Ettakatol, qui demande à être cité anonymement, déplore le double discours du parti islamiste. « Pour demeurer au pouvoir, ils ont besoin des voix des salafistes, analyse-t-il. Ils ont un langage pour les médias, et un autre pour leurs militants. Il n’y a qu’à voir comme ils laissent pourrir, depuis quatre mois, la situation à la Manouba. »

Romain BECKER

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