La presse tunisienne découvre l’indépendance

Written by on 8 mars 2012 in Apprendre, Informer - No comments

L’acquisition de la liberté est un vrai défi pour les journalistes tunisiens, qui n’ont connu que la dictature de Ben Ali. Ils doivent s’astreindre à la neutralité de l’information, se mettre à la vérification des faits, se lancer dans des enquêtes. Mais en se formant au vrai journalisme et à la déontologie, ils veulent apporter leur pierre à la démocratie embryonnaire.

 

Mbarka Ksir est très concentrée. Comme ses camarades, elle semble boire les paroles de son formateur, ne détournant le regard que pour prendre quelques notes. Le cours est en arabe mais, parfois, des mots en français jaillissent : « Intimidation », « neutralité », « opinion ». C’est le deuxième jour de cette session, qui en compte trois. Une session consacrée à l’éthique dans le journalisme audiovisuel. Mbarka est pigiste en presse écrite mais elle a tenu à s’inscrire à cette formation. Elle veut réapprendre son métier. En plus, « tout est gratuit, les cours, le repas, c’est la BBC qui finance ».

Comme la BBC, plusieurs médias européens organisent des sessions de formation pour les journalistes tunisiens (photo CFJ/S.A.)

« On a tout à apprendre », affirme Wahid Chehed, décomplexé. Lui aussi est pigiste en presse écrite. Il est le seul homme à suivre la formation. Cela fait seulement quelques mois que Wahid écrit ses propres articles, de bout en bout. Avant, explique-t-il, il recevait des articles écrits par les services de communication étatiques. Il devait seulement y apposer sa signature. Parfois, il refusait : « Je savais que ce que je faisais n’était pas du journalisme. » Aujourd’hui, il découvre un nouveau métier : « Je veille à ne prendre parti pour personne, je vérifie tout ce que je trouve. »

Pas facile d’acquérir les bons réflexes, après dix ou vingt ans de carrière : « On reçoit des tas de formations en ce moment, explique Wahid, il y en a même parfois trop. » Une quarantaine d’ONG et certains médias occidentaux, comme la BBC ou France 24, financent ces sessions « de reconversion démocratique ». Souvent, elles sont organisées en partenariat avec le Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT). Mongi coordonne les formations pour le syndicat. « Il y a un engagement important de l’Europe envers les médias tunisiens. Le pays est vu comme le laboratoire des révolutions. Si on parvient à implanter la liberté de la presse ici, on pourra sans doute le faire ailleurs. »

« La liberté et la crédibilité, ils ont peur qu’on les leur reprenne »

Par ailleurs, l’instauration du nouveau paysage médiatique passe aussi par la reconquête du public. Sous Ben Ali, les télévisions nationales peinaient à atteindre 5 % de part de marché. « Les gens savaient que ce que racontaient les journalistes était contrôlé par le pouvoir, et ils préféraient regarder Al Jazira », explique Mbarka. À la chute de Ben Ali, c’est l’ensemble de la corporation qui s’est vu reprocher des années de collaboration. Un an après, les journalistes commencent à redorer leur blason : tous s’accordent à dire que l’audimat des chaînes tunisiennes a grimpé en flèche, jusqu’à atteindre 35 % de part de marché ces derniers mois : « Maintenant, tout le monde regarde le journal du soir », ajoute la journaliste.

Pourtant, nombreux craignent que le renouveau médiatique soit de courte durée. La semaine dernière, cinq journalistes ont été frappés par la police alors qu’ils couvraient une manifestation. En cause,  Ennahdha, le parti majoritaire. Les journalistes ont répondu par une menace de grève : « Par principe, ils ont peur de ce qu’on va raconter sur eux. C’est pour ça qu’ils nous compliquent le travail. »

Mbarka veut donner une image de téméraire mais avoue ne plus s’approcher des manifestations. Pour Mongi, du SNJT, ces craintes sont exagérées, il les justifie par une certaine paranoïa : « Les journalistes viennent d’acquérir la liberté et la crédibilité, ils ont peur qu’on les leur reprenne. Ils font tout pour montrer leur indépendance, quitte à mettre le pouvoir en cause. »

Ces formations permettent aux journalistes de débattre de leur métiers et de la situation des médias en Tunisie (photo CFJ/S.A.)

S’ajoute à cela « l’épuration », qui n’est pas achevée. Certains journalistes, accusés d’avoir soutenu le régime de Ben Ali, sont toujours en place. Cela tend à favoriser les tensions entre la corporation et le gouvernement, mais aussi entre les journalistes eux-mêmes. Dans les prochaines semaines, le SNJT devrait fournir une liste noire des anciens collaborateurs du régime. « Ca vire à la chasse aux sorcières et c’est dangereux, regrette Mongi, et puis tout le monde n’a pas collaboré au même degré. »

Tout le système est à réformer. C’est en tous cas l’avis de Maher Abderrahmane. Il est l’un des formateurs embauchés par la BBC. Tunisien, c’est à l’étranger qu’il a bâti sa carrière d’homme d’affaire des médias. « La formation déontologique des journalistes est essentielle mais elle ne sert à rien sans des instances indépendantes de régulation », assure-t-il. A ce jour, certaines de ces instances, ainsi qu’un nouveau code de la presse, ont été créés. Mais le gouvernement tarde à les doter d’un réel pouvoir. Comme ses confrères, Maher s’impatiente : « Il y a du potentiel ici, j’ai rencontré d’excellents journalistes à Tunis et en région, qui n’ont pas encore eu l’occasion de montrer leur talent. Il est temps de leur donner cette chance.»

Sandrine ANDREI

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