« La Charia dans la Constitution, un siècle de régression ! »

Written by on 8 mars 2012 in Rencontrer - 1 Comment

Au rythme où vont les choses, les femmes seront sous peu les grandes perdantes de la révolution tunisienne. C’est le constat amer que dresse Faïza Skandrani, présidente de l’association féministe Egalité et Parité. Elle a notamment milité avec succès au printemps dernier pour le vote d’une loi sur l’égalité hommes femmes sur les listes électorales. 

 

« On a lutté contre Ben Ali, on continuera sous Ennahda », affirme Faïza Skandrani, présidente d'une association féministe (photo CFJ/M. M.)

« Mme Faïza Skandrani, peut-on dire que le parti Ennahdha est une menace ?

J’ai toujours dit qu’il fallait avoir un jugement favorable à Ennahdha si le parti respectait ses engagements. Or, vous pouvez trouver des vidéos où Rached Ghannouchi se dit favorable à la laïcité et d’autres où il traite les laïcs d’athées. Là, c’est dangereux ! Moi je suis une musulmane laïque et moderne. Je n’ai pas besoin qu’on me traite d’ennemie de la religion et de la nation, comme c’est arrivé quand mon nom est apparu sur une liste, seulement parce que je parlais d’égalité.

Quel est le risque ?

Nous ne voulons pas de la Charia. Nous voulons la séparation du politique et du religieux. On peut faire dire à la religion ce qu’on veut au nom de Dieu. Il n’est pas question que la Charia entre dans la Constitution ! Ça serait une régression d’un siècle. La Tunisie n’a pas attendu Ben Ali pour faire des lois en faveur des femmes. La première Tunisienne qui s’est dévoilée en 1924, c’était bien avant Bourguiba ou Ben Ali.

Et ce n’est pas sous prétexte que certains ont été prisonniers ou torturés qu’on va renoncer à nos droits ! On va se mobiliser pour qu’on inscrive dans la Constitution les droits des femmes dans le contexte des droits de l’Homme. Dans notre pays, on remet en question les droits des femmes, on touche aux droits de l’enfant et on essaie de grignoter le mariage civil au profit du mariage religieux. Tout cela devient dangereux : cela va mettre en péril le statut des petites filles qui peuvent être mariées de force. Cela peut aussi générer un retour à une forme de polygamie. La Tunisie est signataire de plusieurs traités de défense des droits des femmes. Et c’est dans ce contexte que la révolution a eu lieu. On ne craint rien, on va se battre.

Bande sonore à propos de la violence faite aux femmes :

« Je me suis faite lapidée par des salafistes, ma plainte à la police n’a rien donné » (Faïza Skandrani, présidente d’Egalité et Parité)

Etes-vous satisfaite de l’évolution du pays depuis le 14 janvier 2011 ?

Je ne suis ni satisfaite, ni déçue : je suis étonnée de voir ce qu’il se passe, de voir ce que font les salafistes devant les institutions ou dans les facultés. Je suis étonnée de voir l’absence de décision du gouvernement face à eux. Si Ennahdha est arrivé au pouvoir, c’est au nom de la démocratie. Or après les élections il y a eu beaucoup d’abus. En tant que démocrate, je pense qu’il fallait accepter le résultat des urnes. A présent, Ennahdha a des mesures à prendre ! Quand il y a eu des agressions salafistes dans la faculté de Sousse, ils auraient dû intervenir et attaquer les fauteurs de troubles en justice. Ça aurait été la moindre des choses. Souvent les forces de l’ordre sont absentes de leurs manifestations. Elles sont au contraire présentes quand il s’agit de professeurs d’université ou de syndicalistes qui se font tabasser par la police.

Comment expliquer l’arrivée au pouvoir d’Ennahda ?

Il n’y avait pas de tradition de la démocratie, on ne sait pas ce que c’est, la démocratie. Or, les militants des partis islamistes étaient beaucoup mieux préparés à la mobilisation car ils ont été pourchassés, torturés ou emprisonnés. Leurs réseaux étaient déjà prêts.

Il y avait aussi les gens à l’extérieur du pays, les exilés. Ce sont eux qui ont eu le plus de moyens : Moncef Marzouki était en France, Ghanouchi en Angleterre, l’actuelle vice-présidente était aussi en France (elle est française). Donc il y a eu un appui des étrangers pour Ennahdha, c’est incontestable. Il n’y a pas eu le même appui pour ce que j’appelle les « démocrates ». Ils sont restés divisés et dispersés, ils n’ont pas pu se ressaisir et se remobiliser assez rapidement pour constituer une force de frappe.

Vous préférez Ennahdha ou vous regrettez Ben Ali ?

Ni l’un ni l’autre. On n’est pas entre le marteau et l’enclume. On a lutté contre Ben Ali, on continuera sous Ennahdha. Peut-être qu’on sera toujours dans l’opposition, mais c’est une opposition constructive. Comment redresser la barre économique quand il y a ces barbus et ces niqabées qui font preuve de violence ? Nous ne pouvons pas regretter la dictature personnelle, mais ce n’est pas pour la remplacer par une dictature religieuse. Nous sommes contre la dictature, mais par exemple, à l’époque, je pouvais rentrer à n’importe quelle heure du jour et de la nuit sans être inquiétée. Aujourd’hui, on est en démocratie et vous pouvez être agressée en plein jour. Je suis pour une démocratie où la sécurité règne. Nous sommes aujourd’hui dans un pays qui n’a plus personne pour tenir les commandes. On ne veut pas de dictateurs, mais on ne veut pas non plus d’un pays livré à lui-même.

Pourtant, la loi sur la parité est quand même passée…

Oui mais rien n’a été fait ensuite pour la faire connaître et sensibiliser la population. Nous avons rassemblé 1000 CV de femmes pour dénicher des candidates à l’Assemblée constituante. On les a formées en communication politique, elles se sont impliquées dans les élections. Mais elles ont finalement renoncé, parce qu’elles n’ont pas trouvé le climat favorable. Ennahdha et la mentalité conservatrice commençait déjà à prendre du poids.

En plus, il n’y a pas eu de débat sur la parité avant septembre alors qu’on avait déjà commencé à déposer les listes électorales. C’est beaucoup trop tard : la loi avait été votée en avril ! C’est grave. Cette année, pour nous le 8 mars est très important. Les membres de notre association l’ont toujours fêté. Mais aujourd’hui, tout le monde en parle dans la société. Et c’est l’occasion de nous montrer, de manifester et de revendiquer des mesures juridiques pour la Constitution. »

Propos recueillis par Matthieu MOULIN

 

 

 

One Comment on "« La Charia dans la Constitution, un siècle de régression ! »"

  1. Anonyme 14 mars 2012 à 13 h 17 min · Répondre

    « La Charia dans la Constitution, un siècle de régression ! » Je sutiens ! Ennahdha doit tenir ses promesses c

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