Une technique bien huilée

Written by on 7 mars 2012 in Routarder, Travailler - No comments
A Tunis, les rabatteurs usent de techniques sophistiquées pour attirer les touristes dans les échoppes du souk…

Abdoul le rabatteur (à gauche), en compagnie de trois touristes étrangers (photo CFJ/Samba DOUCOURE)

Il allume son briquet, et l’approche doucement du flacon. « Si c’était de l’alcool, boum boum la Médina ! » Assis dans une petite échoppe sur les hauteurs de la vieille ville, quatre gaillards le regardent, médusés par la démonstration. Ils se demandent comment ils en sont arrivés là. La mécanique d’Abdoul est bien huilée pour attirer les touristes dans son traquenard.

Le tour de passe-passe débute par un travail d’équipe. Un premier rabatteur accoste les badauds sur l’avenue Bourguiba, « les Champs-Elysées de Tunis ». « Vous allez à la Médina ? C’est la fête de l’artisanat et des fleurs. » Le groupe réfléchit, discute. « Allez-y, c’est le dernier jour ! » Naïvement, les jeunes changent alors de direction et cheminent vers le souk.

Quelques mètres plus loin, un second rabatteur prend le relais : « Vous voulez du change ? Vous êtes Français ? Vous descendez dans quel hôtel ? » Les questions fusent. En confiance, ils délivrent de précieuses informations.

C’est là que commence le travail d’Abdoul, costaud moustachu, la cinquantaine. Après une brève discussion avec l’intermédiaire qui le « rencarde » sur le pedigree des touristes, il engage la conversation avec le groupe. « Bonjour, c’est l’Ambassade de France ça, pointant un bâtiment sur sa gauche… Tu te souviens de moi ? Je travaille dans votre hôtel. Je viens de terminer mon service. Si vous voulez, je vous montre la fête de l’artisanat et des fleurs. » Nullement surpris par cet enchaînement de coïncidences, les jeunes acceptent de le suivre jusqu’à ce qui semble être « l’événement du moment ».

Dès leur entrée dans la Médina, l’étau se resserre. Gauche, droite, gauche, droite… Au fil des virages, les rues deviennent de plus en plus sombres, boueuses, escarpées. A partir de là, Abdoul distille ses paroles. Le discours est rôdé : « Je ne suis pas un docteur, avec moi c’est gratuit, je vous emmène juste voir la plus belle vue de la ville. » Arrivé devant un magasin de tapis, le groupe est convié à entrer. Non pour acheter bien sûr, mais pour monter sur la terrasse. Les quatre gaillards se considèrent privilégiés. D’autant qu’en haut, la vue est sublime. Une vraie carte postale… Abdoul a d’ailleurs des airs de guide professionnel : « Là, c’est la Zitouna, la deuxième mosquée d’Afrique. » Enfin presque professionnel, car il ne faut pas trop s’aventurer dans les détails : quand un des jeunes demande timidement si la mosquée de Casablanca n’est pas plus grande, la réponse d’Abdoul est sans équivoque : « Moi je suis Tunisien, pas Marocain. Je ne vous parle que de mon pays, cette mosquée, croyez-moi, c’est la deuxième d’Afrique. »

« Ce mélange-là, c’est pour la sex machine ! »

En redescendant de la terrasse, au moment où le groupe s’apprête à remercier chaleureusement le guide, la vraie visite commence. Celle de la boutique de parfums de son fils. Abdoul assoit son public face à lui, sur un banc. Le spectacle peut débuter. « On fait le parfum nous-mêmes, sans alcool. On a citron vert, jasmin, mandarine… On fait des mélanges aussi, celui-là c’est pour la sex machine ! Tu mets ça sur toi, et c’est la folie avec la gazelle pendant toute la nuit. » Tout en nous faisant humer bon nombre de fragances, Abdoul ne perd pas le fil de son show. « Notre parfum c’est de la qualité, vous pouvez le diluer dans au moins deux litres d’eau, et vous aurez la même chose que les parfums du supermarché. C’est mieux que Chanel n°5. »

Le clou du spectacle ne tarde pas : « Bon, moi j’ai été gentil avec vous, je vous ai montré la vue, maintenant il faut encourager mon fils : achetez les parfums ! » Trente dinars (15 euros) la petite fiole… Ils sont pris au piège. Même à quatre contre un, le combat est déloyal, d’autant qu’Abdoul use de son pouvoir de culpabilisation : après tout, ces touristes lui ont pris une heure de son temps, ils lui sont redevables. Mal à l’aise, ils avancent chacun une bonne raison de ne rien acheter : l’un se dit « pauvre étudiant », l’autre se prétend « allergique au parfum », le troisième promet de revenir le lendemain… Les yeux baissés, ils n’osent affronter le regard de leur parfumeur. Jusqu’à ce que ce dernier les chasse de la boutique d’un simple : « Oust ! » Et les raccompagne au pas de course hors de la Médina. Sans détours cette fois…

Ismaël MEREGHETTI et Shahzad ABDUL

(avec Samba DOUCOURE et Félix BARRES)

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