Dans les coulisses de Kapitalis

Written by on 7 mars 2012 in Informer, Travailler - 1 Comment

Ce média pure player francophone s’est taillé une jolie réputation en deux ans d’existence. Sa petite rédaction témoigne des nouveaux enjeux du journalisme en Tunisie.

La moyenne d'âge de la rédaction est de 25 ans. (photos CFJ/B.B et T.C.)

La plaque n’est pas encore vissée en bas de l’immeuble. « Parce qu’on n’est pas installés depuis longtemps, et aussi parce qu’on attend que le climat s’apaise », glisse la rédactrice en chef, Zohra Abid. La rédaction de Kapitalis est un appartement aux murs blancs, peuplé de jeunes geeks qui fument des cigarettes, avec vue sur le lac de Tunis.

Cette petite équipe – onze permanents en tout – reçoit « tous les jours » des menaces et des insultes par téléphone. « Des salafistes. On a identifié l’un d’eux récemment, un Libyen à l’accent algérien. Il nous traitait d’assassins et autres grossièretés. » Zohra Abid rassure les visiteurs : « Au début je me suis méfiée de vous, mais vous avez un accent français. »

Zohra Abid, rédactrice en chef

Kapitalis est surveillé de près. Le site essaye de se distinguer par un regard peu complaisant sur la vie politique tunisienne. Quand on lui dit qu’elle suit une ligne anti-Ennahdha – le parti islamiste majoritaire – Zohra Abid rétorque : « On n’est pas des militants, on est contre tout le monde. » Rédigé en français, le site s’adresse à un lectorat éduqué. Un quart de l’audience provient de France. Alors que le site balbutiait avant la chute de Ben Ali, il a connu une croissance rapide dans les mois d’effervescence qui ont suivi le 14 janvier 2011. Avec 450 000 visites totales, Kapitalis était le 14e site d’info tunisien le plus consulté en février 2012, selon son concurrent direct, Businessnews.

« Avant, il fallait être un collabo ». Zohra Abid, rédactrice en chef

Les Tunisiens s’informent beaucoup à partir des réseaux sociaux : Kapitalis ne déroge pas à la règle et la « community manager » de la maison maintient le lien avec les presque 40 000 fans sur Facebook. Mais plus que des clics faciles, les journalistes disent viser la qualité. Leur recette : la recherche d’informations, toujours recoupées, et quelques scoops. Zohra Abid s’enorgueillit d’avoir signalé en premier, en janvier 2011, les vacances tunisiennes de Michèle Alliot-Marie, avant que les scandales liés à sa visite n’éclatent en France.

Vue sur le lac de Tunis, depuis la rédaction

Kapitalis a été lancé en mars 2010 par une figure du journalisme tunisien, Ridha Kéfi. La lettre « K » omniprésente sur le site, c’est son initiale. Passé par Jeune Afrique puis L’Expression, un hebdo tunisien, il a dû démissionner sous Ben Ali. Il a alors créé son média pure player (sur Internet seulement) par commodité. De fait, le site tient de lui sa légitimité. Kapitalis s’est d’abord annoncé comme un média économique. Une manière détournée de parler de politique. « Auparavant il fallait déposer une demande au ministère de l’Intérieur et, pour être accepté, il fallait être un collabo du régime », explique Zohra Abid. Après la chute de Ben Ali, Kapitalis est devenu un site généraliste, et ouvertement politique.

Depuis le début de l’année, Kapitalis s’est associé à Tunisie Haut Débit (THD), une équipe de six personnes qui s’occupe de la gestion technique du site. THD se charge également de la publicité pour Kapitalis. Majdi Mgaidia, 25 ans, le gérant de THD, s’enthousiasme : « En France, un site est payé 14 centimes par clic ou deux euros pour mille affichages. En Tunisie, les mille affichages nous rapportent quinze à vingt euros. » Une aubaine pour Kapitalis, qui aimerait créer un « holding de sites spécialisés ». Pour Majdi Mgaidia, « le partenariat va au-delà d’un simple échange de services. On forme une famille ».

Kapitalis s'est associé à l'équipe de Tunisie Haut Débit

Afin de s’affirmer en média indépendant et fiable, l’enjeu pour Kapitalis comme pour les autres sites tunisiens est la formation des journalistes. Normal, dans un pays où le journalisme consistait jusqu’ici à recopier les communiqués officiels. A l’image de Walid Naffati, qui a fait des études d’agronomie, aucun des contributeurs du site n’est un professionnel de l’information. Zohra Abid s’en amuse : « Les jeunes qui ont étudié à l’IPSI (Institut Professionnel des Sciences de l’Information, seule formation en journalisme du pays) ont tout appris sauf le journalisme. Alors, en attendant, on trouve notre place pas à pas. Comme le changement politique, la mue des médias va prendre du temps. Peut-être dix ou quinze ans. »

Benoît BERTHELOT et Tiphaine CRÉZÉ

One Comment on "Dans les coulisses de Kapitalis"

  1. Roland Richard 10 mars 2012 à 20 h 42 min · Répondre

    Très bon papier, très clair et qui permet de retracer l’existence d’un média effectivement incontournable sur Twitter et sur Facebook dès qu’on s’intéresse à la situation politique tunisienne. C’est également l’un des très rares sites à ne pas « bâtonner » de la dépêche issue de la TAP.

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